Et ce fut la voix persuasive de celui qui marchait près d’elle :
— Vos élans, vos enthousiasmes, c’est l’esprit intérieur, l’intelligence de la vie qui vous prend sur sa grande aile et qui vous porte sur la montagne pour vous montrer les royaumes de la terre. Et vous êtes riche et enivrée de ce spectacle, élue par votre don, capable de goûter le sel de toutes les joies et de toutes les larmes.
Les hauts quartiers de la vieille cité maure, espagnole et turque.
Des ruelles imprévues, déclives ou remontantes, inimaginées en la cité neuve et franque. Ruelles équivoques, aux murs bleus, souillés, aux pavés inégaux qui font penser au lit d’un torrent desséché, aux portes basses, closes ou invitantes, fleuries de prostituées andalouses ou musulmanes.
Au creux des profondes impasses, les murs sont lépreux et nus, troués d’un soupirail louche, sinistre pour les yeux étrangers. Des corniches mi-ruinées, des saillies de pierre et de bois pourri nourrissent la végétation rachitique d’une herbe triste.
Des pans de ciel apparaissent, bizarres par l’inattendu, après les ténèbres moites ou le demi-jour des voûtes. Ciel léger entre l’attouchement irrégulier des balcons murés et penchés, comme prêts à choir avec le fantaisiste soutien de leurs « quouâthan », les petites poutres rondes. Ils ajoutent à toute l’allure titubante des anciens logis.
Quand un peu de soleil tâtonne jusqu’aux pavés visqueux, les choses s’effarent de cette intrusion dans l’humide et nauséabonde pénombre.
Mais toute une originale et merveilleuse poésie vit et chante au cœur des vieux quartiers. Elle est dans les cafés maures aux habitués bavards ou pensifs, dans la boutique des enlumineurs, peintres de coffres et d’étagères, de maïdas et de derboukas[2]. Ils voisinent avec les bruyants marteleurs de cuir fauve et rouge ; avec ces Syriens rusés qui incrustent les bois précieux de nacre blanche ou blonde : avec ceux qui sont habiles à manier la lime en forme d’archet, tandis qu’un engrenage primitif met en mouvement de petites roues vertigineuses, pour tourner et polir la corne noire. C’est la corne dure qui devient les bagues et les bracelets de celles qui n’ont point d’or ni d’argent.
[2] La maïda est une petite table ronde et basse, la derbouka un tambourin en forme d’amphore.