— Des choses nombreuses que nous n’avons pas le temps de répéter.

— Cela est bien, remarque d’une voix sèche Lella Rouhoum, l’aïeule. Cela est bien si ce sont des choses dont on a déjà trop parlé ici.

Le visage de sœur Cécile flambe comme un feu de palmes sèches et ces deux femmes échangent un regard aigu. A mi-voix je demande à la petite nonne si elle n’a pas risqué quelque tentative de prosélytisme, s’aliénant ainsi les sympathies de la grand’mère traditionaliste.

— Non, mais elle m’en veut, et d’autres m’en veulent, de ne pas être revenue à l’Islam. Je me suis bornée parfois, sans faire de zèle, à parler au nom de la morale religieuse et d’un idéal à mettre dans la vie inférieure qu’elles vivent.

Lella Rouhoum échange un nouveau regard avec mon interlocutrice et, s’adressant à moi :

— Nous savons que l’esprit chrétien tourmente Mâadith. Pour moi, sa pensée m’est indifférente, car je suis vieille ; mais son haleine est désagréable à cette maison. Elle parle et la tête des jeunes filles tremble sur leur cou mince ; elles l’inclinent à gauche ou à droite, les yeux fermés par sortilège et ignorance ; quand leurs yeux s’ouvrent, ils voient le chemin quitté et ils pleurent.

Ce n’est pas ici que sœur Cécile achèvera ses confidences ni rachètera ses péchés en sauvant des âmes.

Nous avons attendu que Louinissa eût terminé son importante besogne. Nous buvions du café et goûtions à des confitures de cerises parfumées au girofle et au jasmin. Bouhadad s’était inconsciemment endormi et, comme le petit enfant dormait aussi sur les genoux de l’aïeule, celle-ci le posa à côté du père. Attentive à tous les gestes et à toutes les paroles, elle acheva son chapelet ; puis, s’isolant dans la pensée unique et rituelle, debout, agenouillée ou baisant le sol, elle pria, grave, inflexible et pieuse.

Il est tard. Bouhadad réveillé nous offre l’un de ses serviteurs pour nous ramener chacune jusqu’à notre logis. Nous sommes de nouveau dans les ruelles, éclairées surtout par les lampes brûlant au fond des échoppes. Le serviteur de Bouhadad, armé d’un lourd bâton qui signale son rôle et son importance, nous précède de quelques pas. J’ai désiré qu’on allât d’abord chez Louinissa. Je ralentis volontairement notre marche. J’hésite à interroger sœur Cécile pour reprendre notre conversation de l’après-midi ; je redoute le sursaut rétractile et méfiant de Mâadith. Mais voici que sa petite main prend mon bras ; elle paraît vouloir poursuivre son récit sous le charme d’un sincère abandon.

— A la suite de ma triste aventure du paquebot manqué, j’eus beaucoup de peine à reconquérir ma vaillance accoutumée, la sérénité dont sœur Bénigne m’avait donné l’exemple, la paix du cœur que Mère Augusta possédait à un si haut degré. La communauté me sembla vide de tout esprit fraternel et le couvent lugubre comme un désert. Je pleurais en parcourant les allées, entre les plates-bandes si tendrement cultivées jadis par ma vieille compagne. Je m’abstenais de porter des fleurs à la chapelle, me souvenant que le Père André m’avait dit que ce n’était pas un geste méritoire, parce que j’y prenais trop de plaisir. Je demeurais fervente, mais troublée ; active, mais avec effort ; dépaysée et possédée d’une vague détresse. Ardente à mes prières ; mais accoutumée à surveiller scrupuleusement ma conscience, j’étais effrayée de me découvrir moins de résignation qu’un esprit de vindicative rancune contre la nouvelle destinée que me créaient les lois des hommes et que permettait la volonté de Dieu. Surtout, après la liberté du dispensaire et d’une vie monastique vécue seulement à deux, je souffrais de la vie en nombre, sous une discipline sévère, séparée des saintes femmes qui m’avaient appris à tout supporter et à tout aimer. Il y eut un nouveau départ de quelques-unes d’entre nous pour la Hollande et pour l’Italie. Le couvent ne devait abriter que de vieilles, de très vieilles religieuses, impotentes pour la plupart, et l’on ignorait combien de temps il leur serait permis d’y rester. Un instant, je fus tentée de rejoindre Mère Augusta ; mais j’éprouvai une indomptable épouvante à la perspective de l’exil en pays inconnu. Certainement la Providence me réservait une autre mission…