Elle atteignit la cascade et s’assit face aux voûtes du ravin, ce Rhumel magnifique. Hors de sa vue, dans la tiède piscine et sous les frênes pleureurs, retentissaient les bruits joyeux des femmes au bain, des rires puérils et des mots de courroux enfantin mêlés au clapotis des mains sur l’eau souple. Elles se baignaient nues, simples et licencieuses, avec des gestes et des sentiments hérités des antiques. Un reflet de l’éducation du couvent empêchait Cécile de se joindre à elles. Elle avait souhaité leur apprendre la pudeur ; mais elle n’était pas écoutée. Ce peuple féminin l’effrayait. Elle sentait ce qu’il puisait de force dans l’habitude et sa soumission indéfectible à la coutume ancestrale. Elle ne s’avouait pas encore que l’ambiance agissait sur elle en menace et en tentation. Sœur Cécile luttait encore contre ce que Mâadith portait de mémoire et de désirs ataviques. Elle savait qu’en cessant de se présenter sous les espèces de sa conversion elle abolirait la défiance dressée contre ses actions et ses paroles ; mais cette nouvelle apostasie n’empêcherait pas le dédain inévitable des citadines et des filles de race arabe pour la Berbère, la « djebelia », — la montagnarde, qui, même en agissant et en croyant comme elles, serait toujours considérée tel un être d’essence grossière, fait pour la lutte et les travaux, non pour l’influence et la souveraineté. Cécile, qui avait plus d’orgueil religieux que d’humilité, puis Mâadith et sa fierté kabyle, souffraient de cela, tandis que Louinissa souriait, indifférente et accoutumée aux rôles subalternes.
— Certainement, Louinissa descend de quelque mercenaire ; mais moi, je descends des rois, concluait Mâadith.
En visage de roc à chevelure d’herbes rares, le Rhumel offrait sa morne beauté. Des arcades massives s’ouvraient dans sa face aride, bouches obscures où passe le grondement des échos. Les souffles, qui circulaient dans leur ombre humide et chaude, avaient le goût du sommeil et de la mort. La rivière, qui éventra la montagne dans un torrentueux élan, en changeant brusquement de niveau créait les cascades de M’cid. Les battements d’ailes et le roucoulement des pigeons sauvages s’unissaient au bruit de la chute des eaux, s’amplifiaient en rumeur digne du formidable décor.
Sœur Cécile eut un frisson intérieur dans sa solitude. Oppressée par la grandeur des choses environnantes, elle se souvint du tendre refuge que lui avaient été sœur Bénigne et Mère Augusta.
Soudain, avec intensité, elle se remémorait toute cette phase de sa vie durant laquelle elle s’était montrée, pour les yeux purs et inquiets qui l’environnaient, si illogique, incohérente, avec d’inattendus sursauts de bête mal apprivoisée qui veut se reprendre, s’arracher, s’enfuir n’importe où. La surprise de la laïcisation l’avait d’abord accablée ; puis elle avait retrouvé une sorte d’inconsciente sérénité parce que ce n’était pas à elle de prévoir, de chercher à parer à la détresse immédiate ni de prendre aucune décision. Elle se fiait aux supérieures desquelles le mot d’ordre viendrait ; elle n’aurait plus qu’à obéir simplement selon la règle… Sœur Cécile revivait des impressions d’alors qu’elle retrouvait endormies dans sa mémoire… C’étaient les jours pleins de l’appréhension et de la perspective d’un départ en exil avec la plupart des membres de la communauté… Mais c’était surtout cette heure matinale, qu’elle avait choisie pour dire adieu aux roses du jardin, au parfum des cyprès, à la courbe bleue de l’horizon marin qui virent grandir et s’exalter sa foi, qui enchantèrent le mysticisme et la chasteté de sa vie rachetée… Et, dans ce lieu même, Kralouk surgissait brusquement devant elle. Lui, le porteur et le chercheur de nouvelles, savait quel jour devait être celui du départ des religieuses, sœurs et gardiennes de Mâadith-Cécile. Il prononça des mots, lentement. A l’oreille et dans la mémoire réveillée de celle qui les entendit comme malgré elle, ces mots retentirent à la manière des appels de bergers dans la brousse :
— « O Mâadith, tu ne partiras pas. Tu ne partiras pas, car tu es marquée pour ce pays-ci. Les gens des contrées d’au-delà la mer, en regardant ton front, s’écrieraient : — « Quelle est donc cette créature que nous ne pouvons reconnaître ? » — Ils se détourneraient de toi et tu marcherais au côté gauche jusqu’à la mort, et ton agonie serait semblable à dix-mille supplices, car les esprits de ta terre natale n’aideraient pas ton âme à te quitter sans te faire de mal. »
Elle avait pâli, elle s’était défendue par un grand signe de croix, afin d’échapper au maléfice des images évoquées… Subitement, Kralouk disparut, bondissant par-dessus la muraille basse, clôture du pieux jardin ; mais son djaouak se mit à roucouler avec un gémissement qui priait et qui ordonnait, qui menaçait et qui appelait, un gémissement qui avait envahi les buissons de roses, le dur et austère feuillage des cyprès et qui semblait venir de partout à la fois.
D’une allure hésitante et cassée, les jambes molles, la tête lourde et les yeux troubles, la petite novice était rentrée dans le couvent. Oh ! le sortilège ! elle avait eu l’impression de ne plus discerner les images, les êtres ni les lieux familiers. Son cœur tremblait dans sa poitrine. Elle n’entendait plus les voix des religieuses ; elle entendait l’inoubliable accent de Kralouk…
Elle se réfugia dans la chapelle. C’était un sanctuaire d’adoration toute féminine et de culte aux expressions candides jusqu’à redevenir ou paraître enfantines. Les petits autels s’encombraient de dentelles médiocres et de nappes naïvement brodées, de fleurs artificielles et de guirlandes. Une infinité de cierges, pleurant de lourdes larmes blanches, ce jour-là étoilaient le clair-obscur. Une foi intime et victorieuse, une crédulité sans prix, habitaient la douceur de cette retraite. Sœur Cécile avait prié, agenouillée sur le sol, prosternée de tout son être. Elle formulait tour à tour les paroles de chaque prière : mais elle les découvrait vides de sens et ce fut comme si elle les prononçait dans une langue étrangère qu’elle ne comprenait pas. Elle les redit à voix haute pour que ce bruit étouffât le murmure imprévu qui montait contre elles des profondeurs de son cœur humain ; mais elle perçut le roucoulement obsédant du djaouak de Kralouk et elle n’entendit plus que cela…
Elle sortit de la chapelle, pleine d’épouvante, enveloppée de ténèbres et d’un mystère dont elle ne pressentait pas encore le pouvoir ; mais elle savait déjà, dans son âme, qu’elle ne consentait plus à partir et qu’elle ne partirait pas…