Elle revoyait le commencement de l’exode de ses compagnes, les adieux au couvent, à quelques vieilles religieuses qui pouvaient y demeurer, les voitures de louage dévalant les routes et les boulevards en pente jusqu’au môle où s’amarrait le paquebot… Il y avait une foule, des amis, des curieux, des désœuvrés, des habitués du départ des navires. Sœur Cécile, tout à coup, se détourna du groupe des partantes, glissa dans la houle vivante des quais, prit la fuite, se retrouva miraculeusement dans le jardin des cyprès… Et Kralouk fut encore devant elle. Alors, elle se fit hautaine et le chassa, un peu surprise qu’il obéît. Cependant, il lui avait dit ce qu’il comptait faire dans le temps qui devait suivre et quelle serait la ville qu’il habiterait. Elle croyait ne pas l’avoir écouté, mais elle se rappela plus tard toutes ses paroles…
Seule, elle avait fixé la mer, avidement. Elle vit le paquebot disparaître au large de la baie, et, spontanément, elle sentit qu’elle était une créature nouvelle. Un esprit de souveraineté balayait les derniers vestiges de son esprit de zèle et d’obéissance. Elle releva sa tête si doucement inclinée, si passionnément soumise. Mère Augusta disparue, toute loi disparaissait avec elle et les visages de vieillesse et d’austérité qui restaient dans la communauté faisaient s’évanouir ce charme qui captait la sensibilité de Mâadith-Cécile. Elle ne vit plus que laideur et rêva l’évasion…
Elle avait sollicité de Madame S… un moyen de vivre à Constantine. Elle ne savait pas bien si c’était parce que ce Kralouk, mari de sa cousine Louinissa, lui avait dit qu’il y habiterait…
Le soleil éclaira une paroi de rocher et encadra de lumière l’ouverture d’une grotte, celle qu’on disait avoir été le gîte de l’Homme sauvage, un être dont nul n’avait su le véritable nom, qui ne parlait jamais, se nourrissait d’herbes, et, aux heures consacrées, priait tourné vers la Mekke ; c’est ce qu’affirmaient les gens. Un hiver, les eaux du torrent l’avaient noyé.
Au fond de la caverne, une voix connue chanta et le djaouak de Kralouk sollicita les échos du Rhumel. Mâadith-Cécile tressaillit en joignant les mains. Bientôt, le musicien apparut, sortant de la grotte. Il tenait à la main ses sandales jaunes et venait droit à la solitaire, de pierre en pierre, traversant le courant au bord de la cascade. Il mouillait à peine ses pieds nus. Dans la vive lumière, il semblait marcher miraculeusement sur les eaux. Il aborda sur le sentier.
— Tu n’es pas avec les femmes, ô Mâadith la tourmentée ? Je voulais leur faire entendre de loin la chanson du djaouak, mais je préfère rester près de toi et je te conterai l’histoire de Lella Cheurfa. Écoute : — « A la saison où les cigognes cherchent des grenouilles dans les marais, Lella Cheurfa, la vieille derouïcha, allait de campements en campements. Dans la forêt, elle cueillit du chèvrefeuille blanc, jaune et rouge, des arbouses et des baies de myrte. Elle enfila les baies sur un brin d’alfa et en fit un collier. Elle donna le chèvrefeuille à un aveugle rencontré sur sa route : — « Échange ces fleurs contre du pain et nourris-toi, dit-elle. » — « Elle donna les arbouses à un enfant en répétant : « — Nourris-toi. » — Elle traversa un champ où une jeune fille gardait des chèvres et lui donna le collier : — « Nourris-toi. » — Et la jeune fille devint folle à cause de l’odeur du myrte. Un homme qui passa ne continua pas son chemin… » — Mâadith, quelle derouïcha te donnera le collier de myrte ?
— Tais-toi, mon cousin, tu m’offenses et c’est mal agir.
— Tu as raison. Ne prétendrais-tu pas devenir « derouïcha » toi-même ?
Devenir derouïcha ? En vérité, c’était une autre manière de dominer la foule ; mais au sein de l’indigence et d’une foi purement islamique. Mâadith-Cécile éprouvait un vertige à cause de ses souvenirs et de la présence de Kralouk. Il lui sembla que l’eau du torrent entraînait tout son être à la suite de son regard et la précipitait avec la cascade. Elle se releva et s’enfuit pareille à une bête épouvantée. Le long du sentier, le djaouak roucoulait éperdument.
Il y avait autrefois, dans Constantine arabe et turque, une mosquée parfaitement belle, somptueuse de couleur et de sculptures, riche de marbres et de bois précieux. Son sanctuaire, embaumé de benjoin, abritait une foi farouche et une poésie magnifique. Des nattes blondes s’étendaient sur la fraîcheur des faïences du sol. La chaire se profilait dans le clair-obscur avec élégance, piédestal pour ceux dont la parole éloquente exaltait le théisme de l’Islam. Le cintre du mihrab encadrait souverainement le geste rituel des mains ouvertes pour la prière koranique.