Soudain, Mâadith-Cécile s’attendrissait. C’étaient la voix et la main de Kralouk qui l’empêchèrent de commettre l’impardonnable faute. Alors, elle l’avait suivi, se laissant emporter plutôt, la tête vide et les jambes fauchées, accrochée comme à une épave à cette figure de sa destinée. Louinissa accueillait tendrement la naufragée… Et Mâadith découvre qu’elle doit à ce couple plus de gratitude qu’à nul autre en ce monde, sauf, peut-être aux Sœurs Blanches qui la délivrèrent du servage et de l’aveugle Amar.

Des gens passent, des Arabes. Ils regardent cette créature solitaire au vêtement trop modeste, au visage d’amour. Ils échangent des paroles hardies, des réflexions audacieuses, dans une langue qu’elle comprend. Une flamme court sur sa face, ses paupières se ferment. Elle ne répond pas : elle reste immobile, mais son cœur palpite et ce n’est pas que de crainte ou d’indignation. Les passants s’éloignent indécis.

Des gamins vagabonds se sont approchés. Parce qu’elle ne les chasse point, ils se couchent à ses pieds. Ils la contemplent, car les enfants d’Allah sont les plus sensibles à la beauté des femmes. Ils distinguent le signe tatoué sur le front lisse et étroit. Ils s’exclament, joyeux, l’appelant leur sœur. Et elle leur sourit, et elle bavarde comme le fit autrefois Mâadith, l’enfant kabyle. Avec des joncs cueillis près des eaux du torrent, ils tressent une ceinture et exigent que leur nouvelle amie en ceigne sa taille dont la raideur gauche les amuse.

— Pourquoi portes-tu le corset des Françaises ? demandent-ils. Cela n’est bon que pour les grosses Juives ; mais toi, tu serais comme les roseaux de M’cid si tu enlevais cette chose. Et mets un foulard en soie sur tes cheveux. En te voyant, les gens diront : « Voici la lune qui marche sur la terre. »

Mâadith songe que son frère Ouali dut être comme ces gamins dont quelques-uns, fils de Kabyles pauvres et industrieux, portent la boîte à cirer et guettent les chaussures ayant besoin de leurs brosses. Qu’est devenu Ouali ? Est-il riche, marié, dans la montagne, dans le Tell ou près des côtes ? Mais nul ne l’a revu de ceux qui le connurent. Sans doute s’est-il engagé comme tant d’autres dans la troupe des tirailleurs presque anonymes…

Les paroles des enfants sont comme un présage ; Mâadith entrevoit la couleur du foulard de soie qu’elle mettra sur ses cheveux. Tout à coup son cœur crève de douleur, un frisson d’angoisse la secoue encore : les larmes jaillissent de ses yeux terrifiés. Elle regarde droit devant elle, hallucinée, et elle voit un fantôme, sœur Cécile, qui, du haut de la passerelle de Sidi-Rached, se précipite dans l’abîme. Elle voit nettement ce double d’elle-même, cette forme qui lui est si familière et qui tournoie lamentablement avant de disparaître. Elle n’a pas un geste pour la retenir. Cela aussi, ce soir, est une chose écrite parmi les décrets du destin. Sœur Cécile ne reparaîtra plus jamais.

Et Mâadith pleure parce que sœur Cécile vient de mourir…

Ses larmes cessent. Un grand apaisement et un vivifiant orgueil leur succèdent, épanouis telles des fleurs à la faveur d’un orage.

Mâadith regarde la ville avec un cœur paisible et la tête libre. Elle se sent comme libérée d’une présence réprobatrice, qui était l’ombre même de son corps et l’éternel écho de sa pensée. Elle monte allègrement l’escalier de la maison de Kralouk.

Sur l’étroite terrasse où il pleut déjà des étoiles, où, tout à l’heure, l’Homme au djaouak étendra sa natte pour dormir la nuit d’été sous le ciel libre, on attend le retour de Mâadith. Le kanoun d’argile, plein de braises, réchauffe la marmite pansue où la plus savante alchimie culinaire confond pour des fins savoureuses les verts poivrons et le rouge piment, la viande de mouton, les communs légumes et les abricots secs. Louinissa, la pacifique et l’heureuse, surveille le mets substantiel du repas. La galette, patiemment pétrie par les mains adroites de la bonne hôtesse et cuite à la flamme, reste fumante aux plis d’un châle de laine rouge, sur le large plat creusé dans un tronc d’olivier. Nerveusement, sifflotant un refrain favori ou le fredonnant d’une voix de tête qui traîne en plainte éloignée et douce, le musicien guette le rythme des pas et l’apparition de l’attendue. La voici.