— Bienvenue, ô lune tardive, dit Kralouk. Tu as tort d’être dehors à cette heure. Allah permet aux djenoun de la mauvaise aventure d’errer dans les rues et dans les chemins dès le coucher du soleil.

Il l’observe, le front plissé, le regard glissant.

— Tu as raison, mon cousin, répond-elle ; mais j’ai voulu promener loin ma tristesse et mon tourment afin de les perdre et de ne pas les ramener dans ta maison.

Il tressaille imperceptiblement ; ses yeux verdâtres luisent aigus entre les paupières mi-closes.

— As-tu réussi, ô fille de bonne volonté ? Et qu’en as-tu fait pour être certaine de ne pas les retrouver ?

— Je les ai jetés dans le Rhumel !

Elle crie cela d’un accent de délivrance. Ses narines frémissent, les boucles de ses cheveux tremblent au souffle du soir et son visage est resplendissant.

Les traits de Kralouk s’altèrent. Il exhale un soupir profond. Il enveloppe Mâadith d’un regard infini, puis ferme les yeux. Et la chèvre kabyle assise tout contre Louinissa se laisse bercer par les tendres bras et caresser par les doigts bagués d’argent…

Cette nuit-là le djaouak de Kralouk ne dormit point dans sa gaine de cuir filali. Il tint les pigeons sauvages réveillés aux creux des roches. Il enchanta les rudes échos du gouffre, qui gardait l’ombre de sœur Cécile sacrifiée pour délivrer Mâadith des tristes pensers. Les gens qui l’entendirent affirmèrent qu’il était possédé d’un esprit divin.

Kralouk ne s’endormit qu’après la prière de l’aube et s’éveilla pour saluer le soleil matinal en même temps qu’une autre merveille. Le voile de la porte soulevé laissait apercevoir Mâadith debout, les lèvres entr’ouvertes d’un sourire à la fois timide et hardi.