Elle avait quitté sa robe de bure baleinée et sombre, qui lui faisait un corps de poupée rigide. Elle était vêtue d’une seule gandourah, couleur de safran, empruntée à sa cousine. Un foulard de soie rose lamé d’argent retenait ses cheveux floconnant autour de son visage avec des reflets d’acajou. La gandourah de couleur brûlante, une couleur qui appartenait au soleil et au feu, exaltait la beauté de Mâadith, révélait ses seins jeunes et durs de fille berbère, suivait la ligne de la taille ferme, des hanches étroites et des jambes minces, s’arrêtait à la perfection des pieds nus.
Mâadith semblait avoir profité de cette nuit pour dépouiller sa chrysalide. Elle apparaissait telle une nouvelle créature n’ayant rien conservé des pensées ni des expressions de celle de la veille. Ses yeux s’emplissaient mystérieusement de réminiscences profondes, resurgies du fond des temps et de longues hérédités. Sur le front ambré bleuissait le tatouage de la croix sarrasine. En revêtant la robe de flamme et de soleil, Mâadith retrouvait l’âme et les traits de ses aïeules.
Sur la terrasse, Kralouk frémissait dans sa chair et dans son esprit. La beauté de Mâadith dépassait les prévisions de son imagination ardente et de sa prédilection d’artiste. Dans l’humble chambre, où les nattes et les coussins posaient sur le sol leur note archaïque, elle s’érigeait avec la splendeur d’une idole. Et Louinissa, sanglotante de plaisir, comme prosternée, lubrifiait d’essence de rose les pieds nus de la Kabyle reconquise.
La robe brune gisait dans un angle, ployée, pareille à un linceul jeté sur le seuil d’un tombeau.
— Et maintenant, il faut que les autres, toutes les autres, te reconnaissent, décréta Louinissa.
Elle n’avait jamais apporté tant de soins précieux à parer une fiancée qu’elle en mit à embaumer et à vêtir Mâadith. Elle l’enveloppa jalousement dans une large pièce de haïk de soie blanche, qui devint la ferachia de la nouvelle voilée, et elle l’emmena doucement au dédale des ruelles.
Mâadith respirait la tiédeur et les parfums de ses tuniques. Elle se laissait conduire comme un enfant, se réjouissant de passer inviolable à travers la foule, forme anonyme, visage inconnu.
La maison de Bouhadad s’est ouverte toute grande. Bienvenue à celle qui en fut bannie hier ; bienvenue à celle qui revient après le temps de la folie et de l’erreur ; bienvenue pour la paix et pour la joie ! Cela frissonne dans le clapotis du jet d’eau, l’odeur des jasmins, le reflet des faïences et des marbres, les radieux sourires des femmes. Lella Rouhoum baisa Mâadith sur la bouche, trois fois, sans aucune réflexion indiscrète, mais en prononçant seulement :
— Sois reçue avec un cœur clair dans la demeure des vrais croyants, ô fille selon ma tête et selon mon âme.
Les servantes poussaient des hululements d’allégresse et Louinissa exultait.