Mâadith défit lentement sa ferachia et dénoua le voile de lin blanc qui dérobait son visage. Elle reparut dans sa jaune et lumineuse tunique à laquelle s’ajoutaient les larges manches en tulle brodé de ses vêtements de dessous.

— Oh ! tu es belle ! proclama l’aréopage féminin avec ce sentiment, survivance d’un rite antique et d’un culte immortel, qui émeut de sensuelle extase et d’admiration absolue toutes les femmes musulmanes devant la beauté de l’une des leurs ; car cette beauté qu’elles discernent, leur assure la seule domination possible sur ceux qui sont les seigneurs suivant la nature et la loi : c’est la certitude du pouvoir de l’esclave sur le maître, ambition d’orgueil que la perfection du corps réalise autant que l’habileté de l’esprit.

Les jeunes filles accablaient leur visiteuse de caresses :

— Tu n’es pas une Kabyle, s’écriaient-elles. Tu es la maîtresse de la beauté ! Quelles chansons Kralouk fera-t-il sur toi ? Nous demanderons à notre père de le payer cher pour qu’il vienne les chanter ici devant le rideau qui nous cachera. Tu seras avec nous ; il n’en saura rien ; tu jugeras alors de sa sincérité. O Mâadith, deviendras-tu la seconde épouse du goual ? On dit que c’est un grand amoureux et il est généreux aussi puisque tu as déjà tant de bijoux. Mais plusieurs te désireront et garde-toi plutôt pour un agha. Demain, de Constantine à la mer et du Tell au Sahara, tous les gens parleront de ta beauté.

Tu n’es pas une Kabyle !… Ce cri des vaniteuses citadines déterminait le prestige de cette beauté, qui plaçait Mâadith au-dessus d’elles et l’égalait aux filles des nobles et des princes.

Sous le petit cône de velours et de broderies dorées, coiffure des Constantinoises, Mâadith incline sa fine tête de statuette aux yeux éblouissants… Elle revoit Kralouk, quelques heures après l’événement de sa réincarnation, surgissant sur la terrasse, haletant avec un soupir de triomphe. D’un petit coffre enluminé, dont la serrure faisait entendre une sonnerie argentine à chaque tour de clef, il tirait une paire d’anneaux de chevilles, non les « khelkhal » berbères hauts et lourds, mais deux cercles en forme de serpents tels que les portent les filles nobles des Nomades et qui tintent divinement sur leurs talons. Il y joignait deux paires de « m’saïs » d’or pur, ciselés par les Juifs orfèvres, et qui sont légers aux bras délicats. Il les répandait sur les genoux de Mâadith avec quelques bagues, deux larges boucles d’oreilles, un collier de sultanis, une double chaîne pour maintenir la coiffure.

— Mon cousin, mon cousin, quel trésor de sultan as-tu pillé !

— Le coffre des marchands est toujours ouvert pour l’Homme au djaouak. O Mâadith, si tu sortais avec Louinissa sans que le bruit de tes parures accompagnât ta marche, ce serait en vérité comme si tu n’étais point vêtue.

A se parer ainsi pour la première fois de sa vie, elle avait éprouvé le plaisir puéril de toutes les femmes de sa race, comme elle avait spontanément retrouvé les gestes eurythmiques et les nonchalantes attitudes de ses grand’mères au temps de la jeunesse. Et quand elle disparut sous son voile et les plis de la ferachia, le regard inquiet de Kralouk s’éclaircit, puisqu’il était impossible aux yeux étrangers de distinguer sa silhouette. Dehors, au long de ces voies étroites et populeuses où elle avait dû si souvent passer en rasant les murs, le cou dans les épaules, la sueur aux tempes, offensée par les sourires et les paroles équivoques, se défilant semblable à une bête traquée, elle sentit son cœur se dilater, son corps s’épanouir dans la sécurité sous le voile parfumé de jasmin et de girofle, qui la défendait contre toutes les curiosités et devant lequel le respect des convenances musulmanes faisait s’écarter tous les hommes, de l’ânier au cadi.

Quand Louinissa, sachant quelle considération en rejaillirait sur elle, lui proposa de renouer avec les riches familles en allant simplement visiter, dans son nouveau costume, ses anciennes élèves, Mâadith ne fit point d’objection. Elle embrassa calmement celle qui lui était une mère adoptive :