— Conduis-moi selon ta sagesse et ta volonté.

Elle abdiquait toute initiative personnelle.

Elle confiait à Kralouk et à Louinissa le soin de penser désormais pour elle et d’inspirer ses actions. Elle commençait à savourer le suprême repos de l’inertie volontaire. Elle éprouvait la béatitude de la plus facile soumission telle qu’elle ne l’avait plus ressentie depuis son départ du couvent. Fataliste maintenant et superstitieuse comme toujours, il ne lui déplaisait pas d’affronter le nouvel accueil de ces maisons de sévère tradition qui, si férocement, s’étaient fermées pour sœur Cécile, la disparue, et pour l’indépendante missionnaire dont le règne et la personnalité se trouvèrent abolis du même coup.

— Si quelqu’un osait t’offenser, dis-le-moi, conseilla Kralouk, retroussant des lèvres de félin sur ses dents blanches.

Louinissa sourit. Elle ne redoutait pas d’incident, car, en femme avisée, sachant que la rentrée en grâce ne s’accomplirait que par une grande victoire de Mâadith, elle avait préparé le terrain en faisant annoncer, dès le matin, que sa cousine était délivrée des djenoun. Cependant elle ignorait si Mâadith cesserait d’invoquer le Dieu des chrétiens pour revenir aux cinq prières rituelles d’Allah : mais le miracle était déjà si éclatant qu’il ne pourrait rester incomplet.

Au moment où les deux cousines vont quitter la maison de Bouhadad, Lella Rouhoum retient Mâadith. Elle a donné un ordre à une petite servante qui revient portant un coffret de santal.

— Tu connais la coutume, dit-elle. Quiconque entre pour la première fois dans une maison musulmane, ne doit pas en sortir sans avoir reçu un cadeau. Nous considérons que c’est vraiment la première fois que tu entres ici, ô Mâadith.

Elle ouvre le coffret dans lequel reposent, enveloppés de soie, un précieux chapelet de grains d’ambre et un collier de perles. Un instant, elle hésite entre les deux objets : ses doigts effleurent d’abord le chapelet, puis elle secoue la tête, sourit d’un sourire discret plein de finesse, tel que Cécile n’en vit jamais passer sur ces lèvres grondeuses, et elle choisit le collier qu’elle agrafe au cou de Mâadith.

C’est le même accueil chez Lafsi, chez les Smadja, dédaigneux et enrichis, et dans tous les autres logis. Nul ne se soucie de discuter la sincérité ou les mobiles de ce retour de la petite chèvre au bercail ; il suffit de savoir que, non seulement elle a cessé d’être un danger moral, mais qu’elle est redevenue semblable aux autres femmes, ses sœurs de race ou de cité. Et le charme et la séduction de cette montagnarde sont tels que nul ne songe à la considérer comme étant d’une essence inférieure, puisque ses avantages physiques lui confèrent l’unique supériorité et que, demain, si le choix d’un homme en décide ainsi, elle deviendra reine d’un harem arabe.

— Ah ! gazouillent les femmes des Smadja, écrasées sous le poids de bijoux innombrables, aveugle celui qui ne te choisira pas !