— Qui prendra ces deux oiseaux dans ses mains, contre son cœur, contre sa bouche ? Qui donnera sa tente et son troupeau, sa paix et sa maison, pour posséder ces deux oiseaux de l’amour ? rythment les femmes joyeuses, au battement cadencé de leurs mains.

Tendrement, en des gestes qui sont des caresses admiratives, Louinissa essuie les pieds de la petite beauté. Et celle-ci sourit, abandonnée, l’esprit et le corps flottant au sein d’une voluptueuse béatitude…

La voiture rentrait en ville et suivait au pas l’une des grandes rues montantes. Les jeunes femmes, écartant d’un doigt les rideaux après avoir plus étroitement serré les voiles de leur visage, guettaient la foule mêlée cherchant à y reconnaître les silhouettes des hommes de leur maison. Tout à coup, Mâadith fut prévenue par sa voisine :

— Regarde, vite, vite, ce café, devant la porte, l’homme qui est assis à côté de mon mari !

Mâadith vit un djïied du Sud, un Nomade noble, d’un port hautain et de figure nostalgique, drapé aux plis de triples burnous. Son turban élevé, ses mains de race et son menton sans graisse, ses traits secs et bronzés, la majesté de son attitude et la fierté de son regard le signalaient parmi les citadins qui l’entouraient. Et les femmes gazouillèrent, tandis que leur duègne grondait avec indulgence et berçait Mâadith sur son épaule.

— Tu l’as vu, tu l’as vu ! Louange à Dieu ! C’est tout ce que nous désirions. Nous ne sommes sorties que pour cela. Écoute. Cet homme, beau comme un émir, c’est El Mensi, le magnifique et le favorisé. Il est riche et noble ; il est à Constantine pour vendre sa récolte d’orge et de dattes à notre père ; il a dit qu’il voulait mettre dans son harem une fille du Tell. O Mâadith, ô Mâadith, qui choisiras-tu, de Kralouk, de l’un de nos frères ou de celui-ci ?

Louinissa riait comme les autres et Mâadith s’enivrait du bruit des voix, des mots et des choses qu’ils évoquaient.

Le djaouak et la voix de Kralouk effilaient leur chant dans le soir verdâtre et doré, au bord de la terrasse haute. C’était une chanson de berger bédouin :

Où poserai-je le nid du bonheur ?…

Suivant le jeu du roseau et l’inspiration du chanteur, la mélopée au rythme dolent s’alanguissait encore. A la dernière strophe, elle se précipita, ailée, gonflée de certitude :