— Ah ! louange à Dieu ! tu n’es plus celle qui nous jurait que l’enfer et les supplices s’achètent au prix d’un baiser et qui se courrouçait quand nous répliquions que l’amour seul vaut le paradis. Regarde ! voici notre frère Messaoud.
Mâadith regardait le jeune homme qui traversait nonchalamment la cour, s’assurant que tout était comme il convenait, puis, adossé à une colonne roulait une cigarette entre ses doigts lents et lourds. Mâadith observait le fils des Smadja, l’œil sagace du commerçant avisé, la figure replète du bon vivant. Ce citadin n’était pas fait pour émouvoir ses sens ni enchanter son esprit.
— Le choisis-tu pour ton « frère du démon » ? questionna l’une de ses amies.
Elle se taisait, mécontente, et discernant mal la valeur de ses sentiments.
— Messaoud est trop gras pour cette gazelle, plaisanta la sœur du jeune homme.
Les autres femmes se mirent à rire et échangèrent des propos licencieux.
— Voici l’antilope qui lui convient mieux, reprit la première.
El Mensi, le Nomade, entrait entouré d’un groupe. Il entrait d’une allure mesurée, sans hésitation ni paresse, imprégnée d’aisance hautaine, accoutumée à trouver le chemin libre. La face bronzée et dure avait des lignes pleines de noblesse. Les yeux nostalgiques et dominateurs regardaient droit et au-dessus des têtes des autres hommes. On le sentait chef de race et de tradition. Mâadith le contempla avec un incoercible et voluptueux plaisir. Elle le comparait à un aigle égaré parmi les pesants corbeaux. Elle eut un visage à ce point ébloui de flamme intérieure que les femmes se réjouirent frénétiquement.
— O fiancée, ô la promise pour la joie ! Dès ce soir une vieille ira raconter ta beauté au Nomade et, demain, Kralouk et Louinissa recevront la dot et les présents. Il y aura tous les trésors du Sahara dans le coffre que t’enverra ce seigneur des tentes.
L’impulsive et passionnée nature de Mâadith se laissa griser par les mots et par les caresses dont on l’enveloppait. Cela ressemblait aux contes du goual ; mais cela allait advenir. La destinée ferait Mâadith reine d’un peuple nomade. C’était écrit, puisqu’elle avait toujours éprouvé cet ardent désir d’une souveraineté entre ses crises mystiques de soumission.