Louinissa rentra du dehors, ôta ses voiles et, s’adressant à son mari :

— O mon seigneur, veux-tu gagner beaucoup d’argent ?

— Si c’est avec mon djaouak, je le veux.

— Va donc demain chez Smadja, le riche. Il fête El Mensi, le djïied, et te promet d’être généreux.

Kralouk vit tressaillir légèrement Mâadith au nom d’El Mensi :

— J’irai, certes, et le Saharien se souviendra de moi.

Le lendemain soir, la cour de marbre noir et blanc, la colonnade aux arcades découpées en dentelle dans le stuc et qui était l’un des luxes de la maison opulente des Smadja, s’illuminaient de flambeaux. Les tapis somptueux, épais de plusieurs toisons, les étroits matelas, à la fois sièges et lits et qu’on recouvre de couvertures de brocart ouaté, jonchaient le sol. Sur la galerie du premier étage, un rideau de soie rouge frissonnait incessamment des gestes des femmes qu’il dérobait aux regards. Mais, elles, à travers la trame distinguaient tous les visages, suivaient tous les mouvements, entendaient tous les propos des nombreux invités masculins qui se pressaient dans la cour. De la poussière de benjoin fumait dans les larges braseros de cuivre où rougeoyaient les braises. L’arome et la vapeur chaude et parfumée du café turc se mêlaient aux fumées odorantes, aux scintillements des lumières. Et les serviteurs qui circulaient y ajoutaient la senteur subtile et pénétrante des bouquets de jasmin qu’ils portaient à l’oreille.

Mâadith et Louinissa arrivèrent avant la foule.

— Tu vois, s’écriaient les femmes, nous obtenons de nos seigneurs ce que nous voulons ! Ainsi tu seras. El Mensi va venir ; Kralouk viendra, et tu verras deux de nos frères. Petite beauté, petite beauté, voici bientôt pour toi l’heure de l’amour !

— Taisez-vous, les tapageuses, taisez-vous ! je suis sous vos paroles comme l’herbe sous le vent. Vraiment je ne sais si elles doivent m’offenser ou me faire sourire.