— C’est vrai, c’est vrai, bégayait Louinissa.

— O la changeante et la difficile, poursuivait la nourrice s’adressant surtout à Mâadith, comment, si vite, as-tu cessé de souhaiter le noble entre les nobles que j’avais fait se réjouir des merveilles de ton corps et de ta pensée ? Kralouk a-t-il dit ton indifférence au Nomade ? Nous ne l’avons plus vu dans Constantine. Il a brusquement disparu. D’abord on croyait qu’il reviendrait après avoir passé le Ramadan dans la montagne peut-être ; mais il n’est pas revenu. Le vent du deuil et du désespoir a dû le chasser jusqu’au fond du désert. Cependant personne n’en sait rien et notre seigneur n’a reçu aucun message de lui. Même racontés par moi, tes yeux auront tué cet homme, ô petite beauté.

Les doigts de Louinissa s’incrustèrent dans le bras de Mâadith. Elle l’entraînait loin de la bavarde d’un pas affolé, un pas de fuite. Au seuil du logis, Mâadith souleva son voile et celui de sa compagne. Son visage resplendissant et exalté, dont les narines vibraient comme celles du félin près de la proie, affronta le visage altéré de l’épouse du goual.

— Louinissa, par le Prophète ! — et sur lui soit la bénédiction ! Louinissa, Kralouk a-t-il fait cela ?

— Oui, dit l’épouse, il l’a tué le jour où je préparais ton kehoul et ton henné de fiancée.

Et dans ce temps, Mâadith se donna à l’amour selon le plaisir de ses aïeules et elle appartint à Kralouk.

QUATRIÈME PARTIE

Cette année j’ai traversé Constantine pour aller achever l’automne dans les montagnes de Kabylie. Voulant revoir Mâadith, j’ai repris le dédale des ruelles bleues vers la maison de l’Homme au djaouak.

Voici la porte ouverte sur l’escalier étroit et tournant avant l’éblouissement de jour et d’altitude de la petite terrasse. Mais je ne respire plus ce parfum d’épices et d’essences, qui fait partie de l’atmosphère des maisons musulmanes et révèle les vivantes présences. La chambre est close. Sur le seuil traîne un chiffon décoloré. Il n’y a plus personne ici.

Les hôtes de jadis, où sont-ils ? Que renferme la chambre impénétrable ? La nuit et le silence enveloppent les choses, passives collaboratrices de trois existences. L’araignée a tissé des voiles pour leur sommeil, ou, plutôt, elles sont parties avec leurs possesseurs afin de recréer l’ambiance coutumière en quelque lieu qu’ils se soient arrêtés.