Ce fut le matin pareil à un sourire dans le visage d’un ciel calme et haut. Sur un territoire de maquis et d’abruptes collines, entre des berges sans cesse reculées, des ouad caillouteux déroulaient les rubans souples et clairs de l’eau des montagnes. Des villages de huttes agglomérées s’accrochaient contre les pentes ou se tassaient sur les pitons. Les vallées fraîches, profondes, étroites et sinueuses, se duvetaient de graminées et des panaches épanouis des touffes de diss et de roseaux. Le long de chaque torrent, dans le lit de chaque rivière, éclatait la fête des lauriers-roses en pleine floraison, fête de couleur et fête de parfum, geste voluptueux et tendre d’une nature aux mouvements larges et forts, aux lignes sévères. Des plans et des arrière-plans de hauteurs et de sommets, en courbes fermes, en escarpements superbes, en élans définitifs, se suivaient, se joignaient et chevauchaient jusqu’aux contreforts massifs du Djurdjura, la montagne par excellence.
Elle s’élançait puissamment. Ses proportions harmonieuses et magnifiques fermaient tout l’horizon. L’arête aiguë, dentelée, coupait l’espace et griffait les nuages : parfois, elle les trouait et s’enlevait au-dessus d’eux. Elle portait les dernières vapeurs de l’aube pour les fondre dans du soleil. Elle émergea soudain toute pure, rose et blanche, grandiose comme une cime alpestre ou pyrénéenne. Une brume transparente rampa un instant dans les vallées, s’enroula comme une écharpe au flanc de la géante, se dissipa. Ciselé par la limpidité de l’atmosphère, le Djurdjura s’offrit dans le rayonnement de sa splendeur.
L’origine de son nom était charmante. On le lui avait composé dans un sentiment d’harmonie imitative, pour rappeler le murmure des sources qui sont en lui. Les indigènes affirmaient qu’il ne faisait pas partie du sol, mais avait été apporté sur les épaules d’un géant venu d’une fabuleuse contrée, du côté du soleil levant. Le lieu de destination de la course du géant était inconnu ; on savait seulement qu’arrivé là, ses genoux plièrent, la fatigue rompit ses jarrets, le poids de la montagne l’accabla ; il fut étouffé et écrasé par son fardeau. Les tribus kabyles naquirent de la fermentation de sa chair et de ses os broyés. Ainsi la légende expliquait la présence du colosse.
Éternel et formidable, il reposait dans sa masse indestructible. Ses forêts de cèdres et de genévrier étaient, dans l’éloignement, comme des ombres de mousses. Il régnait splendide sur tout ce pays de la pierre, sur les grès pâles et les argiles flambantes. L’haleine des vallées creuses, des forêts profondes et des hauts pâturages montait vers lui comme l’encens infini d’une perpétuelle offrande. Je me souvins de ces lignes lues : — « La sévérité du paysage rend sérieux et propage en l’âme comme sur l’étendue visible une impassibilité qui semble descendre du ciel. » — Et c’était là le pays de Mâadith.
Les stations rares surprenaient, à de longs intervalles. La voix accoutumée cria le nom de celle-ci, El Esnam, — les Idoles. Nom mystérieux que le puissant cadre de nature rendait plus barbare et évocateur. Quelqu’un s’engouffra dans mon compartiment : Kralouk.
Un instant, nous nous sommes dévisagés en silence, lui, pensivement, et moi non sans quelque émotion. — « Es-tu l’amie qui comprend ou l’autre esprit qui juge ? » songeaient les yeux de l’Homme au djaouak. Le trouble des miens exprimait l’inquiétude de ce que je désirais savoir et de ce que je redoutais concernant Mâadith.
Nous faisons le même effort ensemble et nous échangeons les saluts. Maintenant, Kralouk est rassuré ; son regard s’anime d’indépendance orgueilleuse et de victorieuse félicité.
— Où vas-tu, Kralouk ?
— A Alger, pour un moment.
— Je t’ai cherché dans Constantine, la muette, depuis que ton djaouak ne s’y entend plus.