— Autrefois, Mâadith était chrétienne ; elle a oublié cela pour devenir heureuse.
Elle pose au soleil son vase achevé, regarde dans l’ombre les oliviers proches et reprend avec une admiration tendre :
— Mâadith est un oiseau dans les jardins de Tessala. Bientôt tu l’entendras chanter. Mâadith est une amoureuse et pas un amant ne pourrait être l’égal de Kralouk. Ils sont venus ici sans doute parce qu’elle l’a souhaité. La volonté de Mâadith est la volonté de Kralouk. Lui arriva le premier. Il parla aux principaux du village et aux vieillards de la djemâa, demandant à bâtir une maison kabyle pour y amener ses épouses et y demeurer avec elles. On ne fixe pas le sable nomade ; Kralouk est pareil au sable du Sahara ; mais on ne refuse rien à l’Homme au djaouak et ses femmes étaient nos sœurs. Les sages de la djemâa ont bien pensé et bien agi ; ils lui ont permis gratuitement de bâtir une maison sous les oliviers. Il a trouvé des maçons qu’il payait généreusement et faisait travailler selon sa fantaisie. Tu verras la maison. Un soir, il a choisi les plus belles mules et il est allé là-bas, à la gare. Il est rentré dans la nuit. Le lendemain, le vent était plein de parfums et, dans les jardins, nous fûmes saisies d’étonnement devant la beauté de Mâadith.
— Comment Kralouk, qui est un Arabe et un Arabe du Sud, ne cache-t-il point sa jeune femme ainsi que le conseille la loi ?
— Kralouk a dit que celui qui possède avec abondance doit être exempt de jalousie. D’ailleurs, pourquoi serait-il jaloux ? Les hommes vont peu dans les vergers où il n’y a pas de gros travaux, où les fruits mûrissent seuls et où les femmes suffisent à les cueillir. Et ensuite, ils évitent d’y aller quand ils savent que Mâadith se promène ; car nous n’ignorons pas que Kralouk a tué et que ceux qui convoitent son bien meurent de la mort noire.
— Mais l’Homme au djaouak est vieux et Mâadith est jeune. Après le vieil olivier, ne regardera-t-elle pas un autre arbre ?
— Kralouk est un cèdre : il porte la neige sur sa tête et sur ses bras et restera debout et robuste. Les doigts de Mâadith ne touchent que des choses douces et légères, les autres sont pour Louinissa ; ce qui est juste, car elle n’est plus à la saison de l’amour.
— Se plaint-elle ?
— Jamais. Elle a eu son moment : c’est maintenant celui de Mâadith, qui durera longtemps, car elle est de celles dont la vieillesse est ardente. Et pourquoi se plaindre, je te prie ? Me suis-je plainte une fois ? Un jour d’entre les jours qui mûrissent les pêches et les figues, j’ai connu Chérif. J’ai couché sur sa natte. Les chacals crièrent beaucoup cette nuit-là et les cèdres du Djurdjura craquaient sous le vent. Quand d’autres pêches furent mûres, je louai Dieu de ne pas être une femme stérile et Chérif me donna deux bracelets. Une nuit le feu mangea le diss de la maison et je dus aller haut dans la montagne pour en couper de nouveau. Je suis tombée et l’enfant est né gémissant sur la terre ; puis, il est mort. Chérif m’a frappée comme on frappe un arbre que l’on veut abattre. Une seconde femme a dormi sur la natte où ma part a été diminuée. Et pourquoi se plaindre, je te prie ?
Résignation primitive et sagesse islamique ! Il n’y a nul effort à faire pour le bonheur ou contre l’adversité. Point de révolte et point d’aspirations ; l’acceptation de la part, telle qu’elle est donnée, sans risquer aucune tentative de perfectionnement en soi ni autour de soi. Telle est la philosophie qui se dégage de la vie et des paroles de la pétrisseuse d’argile.