L’idéal féminin de Kralouk était une Ève essentiellement sensuelle, sachant mieux se faire aimer qu’aimer elle-même, cela par prédestination et devoir unique. Je suppose que Mâadith a réalisé cet idéal.
Nous n’avons pas à les juger. Ils obéissent à des traditions d’où nous nous sommes évadés à la suite d’une longue et lente évolution de siècle en siècle. Eux, restés pareils aux ancêtres, sont beaucoup plus jeunes que nous ; ils suivent encore l’instinct, que nous avons appris à remplacer par le raisonnement, et l’instinct les conduit vers des fins qui nous surprennent en paralysant nos aspirations fraternelles, mais dont nous apercevons la logique naturelle en dépouillant toute idée préconçue.
Pourrai-je découvrir ici ce que la petite chèvre kabyle, un instant brebis du seigneur, a conservé de ce qu’elle aima en nous, par nous, avec nous, si tant est qu’elle l’ait réellement aimé ?
La pétrisseuse d’argile achève un vase cornu, et, dans la matière fraîche et luisante, à l’aide des ciselures de l’un de ses bracelets, elle le pare d’un curieux dessin en guirlande régulière. Si cette vieille voulait être sans méfiance et répondre à mes questions, je l’interrogerais sur Mâadith.
— Vieille, ô vieille, la plus habile, es-tu née dans les Merkallah, ou viens-tu d’un autre village ?
— Je suis née dans la vallée et près des fermes ; mais les Merkallah sont le pays de celui qui fut mon mari.
— Les gens d’ici passent pour détester les étrangers : comment ont-ils accueilli Kralouk et ses femmes ?
— Kralouk n’est pas un étranger. Tous les pays appartiennent au goual et à l’Homme au djaouak, et Louinissa et Mâadith avaient leurs parents et les parents de leurs parents autour des feux de la montagne.
— Autrefois, Mâadith habitait les villes ; est-elle heureuse dans les jardins ?
La vieille sourit de ce sourire qui m’a paru nuancé de triomphe et de raillerie. Elle réplique :