— Elle-même nous a dit, lorsque nous avons appris ta présence, que certainement tu venais pour la voir.
— C’est tout ce qu’elle a dit ?
— Vraiment.
Elle baisse la tête avec un second sourire que je n’aime pas. Je m’assieds près d’elle, guettant d’autres paroles qui me révèleront peut-être cette nouvelle Mâadith, que je désire rencontrer et que j’hésite à rejoindre.
La vieille continue à modeler les vases et les urnes pareils à ceux d’il y a deux mille ans. Le soleil transforme la boue en coulées d’or fauve et de bronze clair. Les bras secs et les mains tatouées sont mouchetés d’éclaboussures d’argile.
La pétrisseuse de terre ne sait pas que son geste semble pétrir aussi l’âme de la race dans les éléments du sol. Un étranger passera, emportera le vase primitif pour le peindre aux couleurs de son esprit et le décorer des raffinements de son art. Rien ne persistera de ce vase, si ce n’est la forme charmante ; mais cette forme même se distinguera peu à cause du prestige de l’ornementation où s’attardera l’attention des civilisés. Seul, un Barbare discernera sans hésiter la courbe et le profil initiaux. Vient l’orage ; un nuage a crevé sur le vase ; les ors se sont ternis, les couleurs se sont effacées ; les traits du dessin s’estompent et disparaissent. Quel est ce vase-ci ? L’artiste qui le décora n’est plus là pour le reconnaître. Alors, le Barbare le reprend et le rapporte aux lieux où il fut pétri. Et, désormais, le vase où baignèrent des gerbes de lis purs et de roses mystiques, porte les simples breuvages de la vie quotidienne aux lèvres de l’homme et de l’enfant. Telle est l’histoire de Mâadith.
Je contemple le labeur de la femme à travers le nombre de mes pensées. Je l’envie dans sa quiétude impassible et la sereine accoutumance de ses gestes. J’ai le cœur lourd.
Je ne blâme pas Mâadith ; je la comprends, non avec mon esprit, mais avec le sien. Ses actions aussi sont symboliques. Ah ! sœur Cécile, dont le couvent n’eut pas le temps d’annihiler la féminité vouée à la profonde tentation de l’amour vivant, quel subtil complice vous fut l’enveloppement de la vie arabe pour vous rendre à tout ce qui devait être votre vérité !
Je me souviens encore d’une audacieuse affirmation de l’Homme au djaouak :
« Les mouvements de la femme ne sont dirigés que vers l’amour. Consciente ou inconsciente, elle n’est que matière. Tandis que l’homme, être supérieur, peut posséder tous les sentiments avec une égale intensité, chez la femme, ils demeurent à l’état latent, impuissants, refoulés, annihilés sans cesse par celui qui commande au plaisir de la chair. »