Peu à peu, des hommes des Merkallah vinrent s’accroupir autour du foyer étranger. Par le ruisseau taillé en pleine roche, seul chemin conduisant aux villages, incessamment, d’autres arrivaient. Ils surgissaient spontanément, franchissaient d’un bond l’espace séparant le ruisseau du plateau et que défendait une cascade jaillie d’un rocher surplombant. Ils secouaient leur burnous à peine mouillé au passage et s’installaient, dans leurs gandourahs roussies et malpropres, parmi lesquelles les vêtements de Kralouk devaient éclater en blancheur lumineuse. Ils fumaient en buvant du café, parlaient peu, et, à tour de rôle, ranimaient le feu en y jetant des branches de lentisque ; alors, la flamme montait droite, claire et odorante.

Presque tous ces hommes avaient la barbe blonde et rare, le front têtu, des yeux d’épervier. Se sont-ils beaucoup modifiés depuis les temps évanouis où ils atteignirent cette contrée ? Ils étaient déjà un mélange de vieilles races en exode auquel les mercenaires des armées vandales et les légionnaires de Rome ajoutèrent peu de chose. Ils s’entretiennent avec brièveté dans leur langue archaïque et difficile, langue berbère sans littérature, presque exclusivement orale, poussière de dialectes dispersée du Sous marocain à l’Aurès en passant par le Figuig et la Kabylie.

Je ne les ai pas interrogés. Il me suffit de savoir que Mâadith et Louinissa habitent près des vergers de Tessala. J’irai seule au-devant de leur accueil ou de leur oubli.

La nuit m’a été longue et pensive. Maintenant, dans cet autre matin rayonnant et tranquille, je descends vers les jardins de fruits mûrs et de vignes aux grappes pendantes. Une appréhension et un profond désir sont en moi.

Le sentier de terre meuble, de gneiss plats ou de cailloux qui croulent, sinue à travers d’étroites cultures ou tourne à angle droit contre les huttes de torchis et de pierres sèches. Le diss des toitures garde l’odeur de la brousse. Les portes sont ouvertes sur les intérieurs pauvres et industrieux d’où s’échappent le relent des moulins à huile, la poudre des meules à blé et l’odeur des figues sèches. Souvent, près du seuil, des femmes aux draperies sans grâce, mais au beau visage, cardent une laine blonde, des jeunes filles au profil classique, au regard calme, coiffées de multiples petites tresses et vêtues de haillons terreux, filent avec un geste éternel. Entre elles et parmi les jeux des enfants, cabriolent des chevreaux familiers, tandis que les chèvres sont dans les hautes pâtures où veillent les petits bergers.

Hors du village, devant un trou plein d’eau boueuse, une vieille, inconsciemment fidèle aux modèles des potiers étrusques, pétrit des coupes et des vases, humbles ustensiles pour l’usage quotidien et qu’on dirait arrachés à des fouilles savantes. L’ouvrière ignore la poésie de ses mains habiles sur les formes précises et originales, les lignes parfaitement belles. Elle me sourit :

— Celle que tu cherches est en bas, dans les jardins.

— Qui ?

— Mâadith.

— Comment sais-tu…