Tant d’ambitions sacrées, tant de volontés tendres et désintéressées, tant de noble crédulité dans les bienfaits du perfectionnement, devaient-ils aboutir à cet échec immense ? Tant de délicats scrupules devaient-ils être justifiés par les souffrances et les chutes de la brebis isolée, par le reniement de la brebis perdue ?

Mâadith, Mâadith, que reste-t-il de ce que nous voulûmes t’apprendre ; — car ta paix actuelle ne provient pas de notre leçon, mais de l’héritage d’ignorance de tes aïeux. Que reste-t-il du pieux enseignement qui épurait chaque geste de la vie mortelle pour préparer à l’immortalité, qui dirigeait toute aspiration humaine pour la rendre plus digne de Dieu ? Que reste-t-il, ô Mâadith, — car ta piété d’aujourd’hui n’est pas née de convictions qui désirèrent te l’inspirer, mais elle est le fruit du fanatisme de Kralouk et de la suggestion de l’humble Louinissa.

Tout ton souhait de vivre s’est détourné de notre horizon. Nous savons qu’il n’y reviendra jamais ; mais nous croyons si fermement aux vertus d’idéal et de générosité de notre labeur que nous espérons encore quelque rayon rejaillissant de nous à toi, qui nous fus et nous es toujours chère. Et même si, parvenu lentement à travers les ombres tranquilles de ta mémoire, il ne t’atteint plus que comme un reflet, ni notre peine ni notre espérance n’auront été perdues.

Je songe ainsi, visible à peine entre les ramures tombantes des oliviers, en contemplant la longue prière des deux femmes. Elles sont émouvantes, offrant, d’un même geste eurythmique, leurs deux âges et leur même cœur peut-être…

« L’amour est pour la perfection de la femme ce que la prière est pour la perfection de l’homme. Il faut prier, il faut prier beaucoup… »

O Mâadith qui possèdes les deux perfections !

La prière s’est achevée. Mâadith et Louinissa sont rentrées dans la maison. Comment ne m’ont-elles pas encore aperçue ? Fausse honte ou gêne ; cela me surprendrait ; jeu malicieux plutôt.

Je me suis avancée jusqu’au seuil. La porte entr’ouverte laisse voir des tapis sur le sol et, contre les murailles, des burnous et des étoffes de couleurs vives. Un visage apparaît dans la pénombre, un regard vient au dehors à ma rencontre, le regard éblouissant que je connais. Je vais entrer… Mais la porte se referme, doucement, irrésistiblement, poussée par une force déterminée, une volonté inexorable.

— Mâadith !… Mâadith !…

Le verrou de bois d’olivier assujettit la porte que je ne franchirai pas. Les petites fenêtres étroites sont closes aussi. Et cependant, — je l’ai bien profondément entendu, — un cri a jailli de la maison muette et jalouse. Et c’était le cri d’un petit enfant…