«Je ne t’écris pas une longue lettre, car je suis obligé d’aller faire une course pour le docteur. Je travaille tellement que le soir je me couche à huit heures et m’endors tout de suite.
«Adieu, ma chère Noémie, à bientôt.
«Pierre Mase.»
A Montbrison nous sommes toutes allées chez les amis de Mme Mase qui ont une grande maison quai des Eaux-Minérales. C’est là que nous allons demeurer jusqu’au retour de papa.
Cette dame a deux petites filles et un garçon de l’âge de Pierre qui est en pension à Lyon. Leur papa est à la guerre et ils sont venus habiter chez leur grand’mère parce que, c’est moins cher de vivre là que dans la ville où ils étaient.
Maman va donner des leçons aux petites filles et Tantine avec Madeleine s’occuperont de la maison, car Mme Moreau est toujours malade. Les petites filles, qui s’appellent Marie et Louise, ont été très gentilles quand nous sommes arrivées; elles nous ont menées dans une grande chambre d’étude, où nous restons toute la journée quand nous ne sortons pas. Nous avons déjà vu la ville qui n’a pas l’air gaie. Oh! ce n’est pas Louvain! J’écris cela dans mon journal parce que je veux y inscrire tout ce que je pense; je ne voudrais pas le dire et faire de la peine à Mme Mase ni à Mme Moreau, qui sont si gentilles pour nous, mais c’est la vérité. Du reste, Pierre me l’avait bien dit.
La maison a deux étages: en bas il y a deux grands salons, la salle à manger, la cuisine et une bibliothèque; au premier, il y a un tas de chambres. Nous couchons avec Madeleine dans une grande pièce qui donne sur le jardin. Maman et Tantine Berthe couchent à côté de nous. Les lits sont garnis de vieux rideaux à l’ancienne mode française.
L’autre soir avant le dîner j’étais assise près du fauteuil de Tantine et je lui ai dit tout bas, bien qu’il n’y eût personne dans la chambre:
«Tantine, ne trouves tu pas que Montbrison est une ville très triste?
—Oui, ma petite Noémie, je suis de ton avis; mais je pense que tous les endroits où nous pourrions être maintenant nous paraîtraient tristes; c’est surtout d’après nos pensées que nous jugeons les choses. Si ton papa était avec nous et si nous n’avions pas quitté notre pays dans d’aussi terribles circonstances, nous ne verrions que le côté riant et riche de ces belles campagnes françaises. Il ne faut pas nous laisser aller à notre découragement, il faut attendre sans murmurer et avoir confiance.»