Montbrison, Octobre.

DÉSIRÉ, qui est à Furnes, nous a écrit une longue lettre dans laquelle il nous parle de papa et de ce qu’on a su de lui depuis que l’armée belge à quitté Anvers. Je la copie entièrement afin de garder le souvenir de ce qui s’est passé dans notre pays.

Furnes, le 21 octobre.

«Ma chère maman et mes chères petites sœurs.

«Je ne sais pas si vous recevez les lettres que je vous écris. J’ai été bien longtemps sans connaître l’endroit où vous étiez, jusqu’au jour où j’ai retrouvé notre papa chéri, avant la reddition d’Anvers, pendant que je cantonnais aux environs. Si vous saviez ce qu’il a fait et quels services il a rendus dans cette pauvre ville, où il est resté par devoir! A l’Hôtel de Ville, on avait installé des bureaux de renseignements pour les réfugiés qui fuyaient devant l’invasion allemande. Papa s’occupait de ceux qu’on envoyait en Hollande. C’était un travail fou, car les trains fonctionnaient très mal; les gens ne se décidaient qu’au dernier moment à fuir et, surtout, l’on ne pouvait croire à la prise d’Anvers! Nous, les soldats, on nous donna l’ordre un soir de nous tenir prêts à partir dans la nuit; c’est à dix heures du soir que nous avons commencé une marche de 40 kilomètres d’une traite jusqu’à Saint-Nicolas, où nous avons fait halte pour nous reposer. Vous pensez bien que nous avons compris ce que signifiait ce départ; aussi, confiant mon sac à un camarade, un Liégeois très aimable, et qui plaisante toujours malgré les malheurs qui nous arrivent, je courus à l’Hôtel de Ville où je trouvai papa au milieu d’une foule de femmes et d’enfants qui pleuraient et criaient! C’était affreux. Elles se jetaient sur moi pour savoir si les Allemands étaient à mes trousses, s’ils arriveraient pendant la nuit. Je tâchai de les rassurer, mais elles ne m’écoutaient pas! Enfin, papa me vit. Il était tout pâle et ses cheveux, où l’on ne voyait que quelques fils d’argent autrefois, me parurent entièrement blancs. Il m’attira à l’écart dans un coin de la salle, derrière une table, et, me saisissant dans ses bras, il me dit:

«Mon enfant, mon cher fils, je reste à Anvers, car je puis être utile à ces malheureux et prévenir bien des catastrophes. Mon devoir est ici et il est d’ailleurs très simple. Toi, tu te bats. Sois courageux et lutte jusqu’au bout pour la délivrance de notre patrie. Ta mère et tes sœurs sont en France, dans ce pays hospitalier et au cœur chaud qui ne les abandonnera jamais; cette pensée seule me réconforte et me permet d’agir en toute liberté. Souviens-toi que le moindre effort de chacun de nous sauvera la Belgique. Au revoir, fais comme moi, ne perds pas confiance.» Il m’embrassa et il me sembla que ce baiser était aussi pour son pays et pour ceux qu’il aime tant. Il me regarda une dernière fois, puis, se retournant, je l’entendis qui parlait à une femme sur un ton aussi ferme et aussi résolu que s’il eût été tranquillement assis dans son cher bureau de Louvain. Personne n’aurait pu se douter combien cette séparation était dure pour nous deux!

«Moi, je filai; mais je vous l’avoue, je pleurais!