MADELEINE FAISAIT DES PANSEMENTS.
«On nous dirigea sur Gand, mais nous nous battions sans cesse; pendant ces combats, les Allemands entrèrent à Anvers, et successivement à Gand et à Ostende.
«C’est à ce moment que notre Roi, qui combat toujours au milieu de nous, a résolu de transporter en France son gouvernement, tandis qu’il resterait à Nieuport et à Furnes avec son armée. Les Anglais sont à nos côtés; ils se battent aussi. Quant aux fusiliers marins français, ce sont des héros. Sur le champ de bataille, ils sont comme des lions et conservent autant de calme que s’il s’agissait pour eux d’une partie de plaisir! Naturellement, souvent, au cours de la campagne, j’ai vu notre Roi, puisqu’il ne quitte pas ses troupes; mais je l’ai entrevu hier dans des circonstances qui m’ont frappé et ému. C’était à Hooglède, dans une petite ville où nous campions. Imaginez une place entourée de maisons vieilles de trois ou quatre siècles aux toits rouges et aux petites fenêtres. Et, sur cette place, toutes sortes de véhicules de la guerre moderne: wagons automobiles, automobiles blindées, wagons-hôpitaux, etc. Le tout entouré des troupes alliées aux uniformes multicolores. Il y avait même des prisonniers allemands blessés. Je levai tout à coup les yeux vers une fenêtre d’une des plus anciennes maisons de la place, et j’aperçus un officier en uniforme kaki dont la figure était pâle et triste. Sa tête reposait sur ses mains et il regardait les prisonniers en paraissant méditer. C’était Albert, notre Roi, qui ne veut pas nous quitter!
«Ma chère maman, vois comme nous nous défendons, que personne parmi vous ne se décourage. Je vous embrasse toutes tendrement.
«Votre Désiré.»
Montbrison, le 1er novembre.
Jeudi dernier, dans mon Journal, j’ai eu juste le temps de copier la lettre de Désiré. Maman la relit chaque jour et je crois que cette lecture la rend encore plus affligée qu’auparavant. Notre pauvre papa, pourvu qu’il ne lui arrive rien parmi ces Allemands!
Madeleine passe ses journées entières à l’ambulance; elle travaille pour être infirmière et elle apprend si vite à faire les pansements que tout le monde en est étonné. Pierre m’a répété ce matin que l’infirmière-major, celle qui dirige l’ambulance, lui a dit que Madeleine était d’une intelligence rare. J’écris ceci pour que papa le sache, à son retour.
Nous, les petites, comme on nous appelle, nous travaillons avec maman qui nous donne des leçons, et puis Tantine Berthe nous apprend à coudre et à tricoter des chaussettes, des gants et des chandails pour les soldats. Mme Moreau a acheté une provision de laine, car il faut surtout beaucoup de chaussettes pour cet hiver. Barbe s’amuse avec ses poupées, Francine et France, et lorsque Pierre revient de l’école, il passe un moment avec nous avant d’aller faire ses devoirs, et il n’oublie jamais de taquiner Barbe, ce qu’il trouve très drôle.
Mais avant-hier nous avons eu vacance, afin de pouvoir aider Mme Moreau à faire des confitures. Elle avait acheté des pommes et des coings dont elle a fait des compotes, des marmelades et des gelées. Nous avons pelé et coupé les pommes et les coings. Le lendemain on les a fait cuire, puis on a mis la confiture dans les pots, et deux jours après on les a recouverts de jolis ronds de papier. Naturellement Barbe voulait tout le temps goûter les bons fruits sucrés, mais heureusement que Tantine Berthe était-là; à elle, Barbe obéit. Tantine a un ton ferme pour lui dire: «Barbe, viens ici, on ne touche pas à ce pot», qui intimide ma petite sœur.