5 novembre.
Ce matin, maman a reçu une lettre de Louis Gersen, l’artilleur à qui Phœbus avait été remis au moment de la réquisition à Louvain. Sa lettre est datée de Furnes et voici ce qu’il écrit:
«Madame. Je suis en Hollande, où je suis parvenu après m’être échappé. J’ai été fait prisonnier dans un combat violent qui eut lieu près d’Anvers. Nous étions en si petit nombre pour nous défendre contre une masse effrayante d’Allemands! Prisonniers, nous avons dû, moi et mes camarades, traverser Anvers le jour où ils sont entrés. Ah! je vous assure que c’est un spectacle terrible et qui fend le cœur de voir son cher pays entre les mains d’un pareil ennemi! Je rageais à un point tel que moi et un camarade nous avons résolu de nous évader, quitte à être tués. Pendant huit jours, après la prise d’Anvers, on nous installa dans des casernes; puis un matin, on nous transporta dans une grande ferme des environs; nous étions vingt-cinq avec dix Boches pour nous garder, dont un sous-officier. Celui-ci était ivre la moitié du temps; quant aux autres on verrait ce qu’il y aurait à en faire, car il n’y avait pas à hésiter, c’était le moment de fuir ou jamais. Songez que nous étions à vingt-cinq kilomètres de la Hollande!
«Un soir, alors que tout le monde dormait, nous nous glissons sans bruit de la paille où nous étions couchés et nous rampons dans les betteraves. Pas un bruit, pas d’alarme. A une centaine de mètres nous nous redressons et nous courons. Ah! quelles jambes, madame! nous volions. Nous ne suivions pas la grande route qui mène à Beveren et à Saint-Gilles, mais nous nous glissions dans les bois qui bordent la route. A chaque feuille qui tombait, à chaque branche qui se cassait, nos cœurs cessaient de battre et si le bruit était plus inquiétant nous nous couchions dans l’herbe. Nous évitions les maisons, les fermes, car nous ne savions pas si elles n’étaient pas occupées par des Allemands. Au loin, sur la route, nous apercevions tous les malheureux qui fuyaient d’Anvers: les femmes qui traînaient de petites voitures où étaient entassés des enfants; les vieillards qui se hâtaient péniblement, avec leurs chiens. Nous ne voulions pas nous montrer à ces pauvres gens. Que leur serait-il arrivé à eux comme à nous?
LE MARCHÉ DE MONTBRISON
OU NOUS ALLONS LE SAMEDI.
«Pendant le jour, nous sommes restés cachés dans les bois. Pendant la nuit nous avons contourné Saint-Gilles et nous sommes arrivés près de Clinge, sur la frontière. Quel émoi! Là, il y avait des soldats allemands et, de l’autre côté, des gendarmes hollandais. On voyait une foule de malheureux réfugiés à Clinge même et sur les routes avoisinantes!
«Il fallait agir. Mon camarade, en rampant vers le soir, siffle un air assez connu d’Anvers qui est comme un ralliement pour les gamins. Des femmes regardent de tous côtés et nous découvrent. Nous leur faisons signe de se taire, et une jeune fille vient à nous. Nous lui expliquons notre situation. Oh! la brave Belge! Elle comprend, met un doigt sur sa bouche et revient au bout de cinq minutes avec un paquet sur le bras.
«Il contenait une blouse et un pantalon de paysan, une jupe et un châle de femme. Nous revêtir de ces habillements fut fait en un rien de temps et ainsi costumés nous franchissons la frontière pendant la nuit avec nos nouveaux compagnons.