«Hollemechette.»

«Comme c’est court! s’écria maman.

—Mais, ma fille, répondit Tantine Berthe, n’oublie pas à quel danger ton mari s’expose en vous écrivant. Et pense aussi que ceux qui transportent les lettres risquent d’être emprisonnés ou même fusillés.»

Moi, j’étais comme maman. Cette lettre ne me contentait pas complètement. Malgré cela, Madeleine et moi nous la regardions tout le temps; nous embrassions même l’écriture de papa comme si c’était lui-même à qui nous donnions nos baisers. Naturellement Barbe a voulu faire comme nous, mais nous lui avons retiré la lettre, car elle mouillait tout le papier avec ses petites lèvres et nous avons eu peur qu’elle n’effaçât l’écriture. Nous étions bien heureuses de ces nouvelles, certainement, mais, il nous semblait que nous étions encore plus tristes. Quelle peine d’être séparées d’un papa si bon qui nous aimait tant! Et aussi de le savoir dans une ville occupée par un ennemi plus féroce que tous les autres peuples du monde! Et si les Allemands allaient le prendre et l’emmener en Allemagne comme otage? Je ne dis pas cela tout fort, mais quelquefois j’en parle bas avec Madeleine; seulement, comme elle pleure toujours dans ces moments-là, je préfère causer de mon chagrin avec Pierre lorsque nous nous promenons.

Maman, ou souvent Mme Mase, nous font faire de belles promenades le jeudi, aux environs de Montbrison. Nous partons tout de suite après le déjeuner, avec Barbe et Phœbus. Notre vieux toutou connaît très bien Montbrison. Il a dans toutes les rues beaucoup d’amis. Quelquefois il s’attarde derrière nous pour courir après une poule ou un petit cochon; mais vite il nous rejoint en trois enjambées et, comme il sait quelle est notre promenade favorite, il prend ce chemin sans nous le demander.

C’est une route qui mène à la jolie rivière, le Lignon, et bien plus loin au château de la Bâtie, où est né un romancier français; cette route est bordée de beaux platanes dont les feuilles tombent maintenant depuis la Toussaint. Nous marchons toujours très vite, car il commence à faire froid. Lui, Phœbus, ne s’inquiète pas du temps. Du reste, il court tellement dans les champs qu’il se couche fatigué quand nous rentrons.

Oh! comme nos fins d’après-midi seraient bonnes si notre pauvre papa était avec nous. Lorsque nous rentrons, après avoir goûté, nous nous mettons tous autour d’une grande table pour travailler. Tantine Berthe et Mme Moreau sont assises dans de grands fauteuils de chaque côté de la cheminée; elles tricotent ou raccommodent du linge. Mes petites amies, Pierre et moi, nous faisons nos devoirs et apprenons nos leçons, ce qui n’est pas toujours commode quand on est un peu serré autour de la table; mais il ne faut pas allumer plusieurs lampes, cela coûterait trop cher. Du reste nous ne nous plaignons pas d’étudier ensemble, au contraire; nous nous aidons et Pierre me dit souvent des règles d’orthographe que je ne sais pas, et nous nous faisons réciter nos leçons réciproquement. La seule chose difficile est de faire tenir Barbe tranquille. Elle est assise sur un petit tabouret devant Tantine et elle fait la conversation avec sa poupée, ou bien Mme Moreau lui montre des livres d’images. Mais si Tantine parle à l’un de nous et ne la surveille plus, Barbe en profite pour se glisser sous la table et nous chatouiller les jambes. La première fois que cela est arrivé, comme nous avions tous crié, Tantine Berthe s’est beaucoup fâchée et Barbe a pleuré; aussi, maintenant, nous ne disons rien pour ne pas faire gronder notre petite sœur, parce que Tantine, à l’heure du travail, est très sévère. Et puis, Mme Mase, maman et Madeleine reviennent de l’hôpital, nous dînons, et après nous lisons un petit moment pendant que maman va coucher Barbe. Mais nous écoutons surtout ce que Madeleine dit de ses blessés, ce qu’elle a entendu à l’hôpital, les nouvelles de la guerre, et nous parlons des lettres que nous recevons. Mme Mase nous lit toujours celles du capitaine Mase où il parle de la vie des soldats dans les tranchées. Il a raconté une fois des histoires de son ordonnance qui sont très drôles.

TANTINE BERTHE S’EST FACHÉE
CONTRE BARBE.