Cet ordonnance s’appelle Gilbert, il est très débrouillard et veille avec grand soin sur son chef. Lorsque celui-ci revient des tranchées, où il reste souvent cinq jours, il force son capitaine, qui meurt de fatigue, à ne pas se coucher avant de s’être lavé à grande eau. Il lui savonne lui-même la tête en le frottant vivement sans prendre garde à la mauvaise humeur de son capitaine, puis lui prépare du linge propre, que souvent il lave lui-même, afin qu’il n’en manque jamais. Il fait son café, car, d’après lui, pas un «poilu» dans toute l’armée de France ne le fait aussi bien, ce qui est vrai. Il paraît même qu’un jour un grand général, je ne sais plus lequel, a pris une tasse de son café et l’a trouvé parfait. «Je vois d’ici la tête de Gilbert!» s’écrie Pierre. Ce pauvre Pierre! Comme il est trop jeune pour se battre, il aurait bien voulu être boy-scout, mais il m’a raconté, en secret, que son père lui avait écrit une lettre à lui seul pour lui confier sa mère, en lui faisant promettre de ne pas la quitter, et il avait ajouté que s’il lui arrivait d’être tué, c’était son fils qui le remplacerait.
«Tu comprends que je n’ai pas d’autre devoir à remplir pour le moment! Je soigne maman et je travaille beaucoup afin d’entrer à l’École polytechnique quand je serai grand et afin de gagner assez d’argent pour que maman n’en manque jamais.»
J’avais bien vu que Pierre était rempli d’attention pour sa maman; quand nous avons voyagé ensemble, c’est lui qui prenait les billets, qui s’occupait des bagages, qui portait les parapluies et qui remplaçait tout à fait son papa.
«Il n’y a qu’une chose que je ne peux pas faire, ce sont des économies, me dit-il un jour. Maman me donne dix francs par mois pour mon argent de poche. Eh bien! vraiment, le premier jour, je ne peux pas résister, il faut que j’achète des cigares, du tabac, des cigarettes pour les soldats. L’autre jour, j’ai conduit quatre blessés convalescents prendre une tasse de café chez le marchand de vin, je leur ai donné du tabac; j’ai dépensé ainsi plus de cinq francs. Tu ne le diras pas à maman, mais quand je vois des soldats, il faut que je leur offre quelque chose.»
Je comprends très bien Pierre et j’ai souvent le cœur triste de n’avoir pas d’argent et de ne pouvoir, moi aussi, faire du bien à ceux que je crois encore plus malheureux que moi.
30 novembre.
Désiré nous écrit la longue lettre suivante de Furnes datée du 30 octobre:
Ma chère Maman, ma chère Tantine, mes petites sœurs chéries.
«Je peux vous donner quelques nouvelles d’Anvers que je viens de recevoir par M. Boonen qui s’était réfugié en Hollande, après le sac de Louvain et qui est parvenu à nous rejoindre. J’ai pu lui parler de son fils Jean qui a combattu près de moi dès les premiers jours de la guerre, à Liége, à Loncin. Plus d’une fois nous avons partagé le contenu de notre musette et de nos bidons vides! Je lui ai donné une paire de chaussettes neuves et lui, une chemise, la seule qu’il possédait. C’est vous dire qu’entre nous c’est à la vie, à la mort!