«Quand on voit ces hommes qui m’entourent, ces hommes qui ont combattu depuis un an, qui sont amaigris et harassés, on regarde leur yeux et alors... oh! alors, il n’y a plus de doute, on sent son cœur tressaillir de joie en se disant qu’on les aura.
«Mais vous êtes impatientes, vous voulez savoir comment je suis ici. Oui, je comprends, mais mon cœur est si plein qu’il faut d’abord qu’il s’épanche.
«Et cette population d’Anvers, si vous saviez son courage, sa dignité, sa fermeté, et son espérance! Ah! les Allemands nous croient vaincus! Je vous assure qu’ils ont du fil à retordre avec nos braves Belges, depuis le dernier gamin jusqu’au bourgmestre. Je vous raconterai des faits héroïques et des faits amusants que Noémie sera contente de mettre dans son journal.
«Vous avez su par Désiré que je faisais partie du comité formé à l’Hôtel de Ville pour la défense des intérêts d’Anvers et de ses habitants. Dire les difficultés que nous avons rencontrées en toutes choses serait trop long à narrer. Qu’il vous suffise de savoir que nous avons subi toutes les peines: injures, vols, cruautés, horreurs et douleurs. Tout allait de mal en pis, nous n’avions plus d’argent, plus de pain. La ville avait payé rançon sur rançon. Pourtant, on s’aidait mutuellement et personne ne paraissait démoralisé.
«Un soir, le bourgmestre me fait demander, et dans son cabinet nous nous trouvons réunis tous les membres du comité, neuf au total. Et le bourgmestre nous fait part qu’un fait extrêmement important, qu’un de nos espions venait de lui apprendre, devait être communiqué à notre gouvernement, le plus tôt possible. Ce fait ne serait divulgué qu’à la personne qui porterait le message. Après discussion, car les neuf membres s’étaient proposés immédiatement, le bourgmestre déclara: «M. Hollemechette va remplir cette mission. Il sait parfaitement l’allemand. Il a toutes les qualités nécessaires... et puis il est de Louvain, et ne croyez-vous pas qu’on lui doive cet honneur à lui, victime de l’incendie de sa chère Université?» Oui, mes enfants, moi qui n’avais pas pleuré depuis le jour où les Allemands sont entrés chez nous, mes yeux se sont remplis de larmes et nous nous sommes brusquement embrassés le bourgmestre et moi. Après, il m’a expliqué la mission verbalement et je suis parti. C’était pendant la nuit. Je me suis habillé en paysan et me suis rendu à la gare, où un envoi important de veaux venait d’arriver de Hollande. Il y avait là un groupe de Hollandais en blouse à qui l’on faisait des difficultés pour leur laisser reprendre un train qui allait partir pour Rozendaal. J’aurais mieux aimé aller en Hollande par la Clinge, mais il était préférable de sortir de Belgique de n’importe quelle manière. Je me mêlai aux paysans après m’être emparé d’un énorme bâton, dont on se sert pour frapper les veaux et les bœufs et que j’avais trouvé par terre près d’un tas de fumier. Le commandant de la gare, un grand officier très bête, semblait ne savoir où donner de la tête. Pensez donc! Des troupes qui arrivaient d’un côté, des bestiaux de l’autre et les Hollandais qui voulaient rentrer chez eux! Je me mis avec les crieurs et je criais dans ce patois hollandais que je m’amusais à apprendre avec M. Nijmegen lorsqu’il venait à Louvain pour suivre les cours de notre Université. Et pour que tout parût plus vraisemblable je bégayais, aussi. Enfin le commandant, excédé, nous fit tous monter dans un train en donnant l’ordre au conducteur, un Allemand, de regarder nos papiers en cours de route. Je sortais d’Anvers!
NOUS AVONS FAIT UNE RONDE FOLLE
TANDIS QUE PHŒBUS ABOYAIT.
«Le train s’arrêtait toutes les demi-heures et nous ne sommes arrivés à la frontière que le lendemain soir vers huit heures. Les autorités voulaient remettre à plus tard l’examen de nos papiers. Mais les paysans recommencèrent à réclamer en disant qu’ils avaient besoin d’être chez eux et qu’ils se plaindraient. Enfin un petit lieutenant très jeune, prit un ton autoritaire et déclara que l’on allait viser les passeports. Je n’en avais pas et malgré la complaisance de mes compagnons, je n’avais pas voulu leur confier qui j’étais. Mais je comptais sur l’ivresse des Boches. Nous étions une quarantaine. Le lieutenant ainsi que deux secrétaires restaient au moins une demi-heure à regarder chaque papier. Je me plaçai en queue. Au bout de deux heures environ, je vis un de mes compagnons hollandais qui, après avoir fait viser son passeport, s’était profondément endormi sur un banc, son paquet posé à côté de lui. A la faveur du tumulte, je me mis près de lui, je pris ses papiers et me plaçai parmi ceux qui attendaient. Mon tour vint. Mon cœur battait. Le lieutenant qui commençait à perdre la tête prit mon passeport et y appliqua son visa, lorsque son secrétaire, en le regardant, me cria:
«Mais, imbécile, il est déjà visé.»