—Papa, tu ne sais donc pas que Phœbus a perdu sa jambe à la guerre et qu’on lui en a remis une autre à Lyon et qu’il a reçu la médaille de guerre!»
Papa riait en caressant Phœbus. Non, il ne savait pas, il ne savait rien! Comme nous avions des choses à nous dire!
Depuis que nous avons retrouvé papa, Phœbus ne veut plus le lâcher d’une minute; il le suit pas à pas. Au commencement, nous voulions le garder avec nous à la maison, mais, impossible. Il se sauvait et arrivait toujours à rejoindre son bon maître. Par convenance, papa ne voulait pas de lui au bureau. Aussi, le premier jour, nous l’avions enfermé. Il n’a pas cessé d’aboyer, ç’a été affreux; le second jour, il s’est mis devant la porte, et quand nous avons voulu le saisir il est parti; papa a vite couru et Phœbus l’a rattrapé. Alors, maintenant, il va avec lui, se met à ses pieds sous son bureau et ne bouge plus. Du reste, tout le monde le connaît. On lui ouvre les portes, on lui parle et il y a même des gens qui lui donnent des lettres à porter à papa.
Les bureaux du gouvernement belge sont gardés par des officiers et des soldats. Phœbus est leur ami à tous. On lui a appris à grogner quand on prononce le mot: Boche. Il hérisse ses poils et saute en fureur, c’est drôle comme tout.
Pierre s’amuse quelquefois à dire d’un ton indifférent:
«Tiens, ça sent le Boche ici!»
Phœbus se met à aboyer si furieusement que nous sommes obligés de le faire taire.
Il y a beaucoup de prisonniers boches au Havre. Ils sont sur des bateaux et gardés par des soldats en convalescence qui ont été blessés. Quand ils reviennent des quais où ils déchargent des bateaux, spécialement du matériel de guerre, on cherche à les voir, mais il faut des autorisations, car on leur dirait des injures. Un jour nous sommes parvenus sur le quai. Quelques-uns ont un air arrogant, surtout les officiers. Pierre se contient devant eux parce qu’il trouve que les Français doivent être magnanimes avec l’ennemi. Mais quelle vie nous avons eue avec Phœbus! Nous ne pouvions imaginer qu’il aurait une telle rage en voyant les Boches. Heureusement que papa était avec nous, car il n’y a qu’à lui qu’il obéit un peu.
Pierre cria tout à coup:
«Tiens voilà les prisonniers boches; courons pour les voir.»