Papa n’a pas voulu marcher plus vite, il s’est arrêté simplement; il me donnait la main, de l’autre il tenait Barbe. Phœbus, ne sachant pourquoi, s’était assis tranquillement sur son derrière comme il fait toujours quand nous restons en place.
Tout à coup, les Boches débouchent en face de nous. Phœbus lève la tête, ses poils se hérissent et il bondit en avant. Papa a juste le temps de l’appeler et de le saisir par son collier. Mais il a eu toutes les peines du monde à le tenir. Alors, nous sommes partis et Phœbus s’est calmé, mais en continuant de grogner pendant longtemps.
Barbe le prenait par le cou, en mettant sa poupée à cheval sur son dos, et lui expliquait qu’il fallait être raisonnable et ne pas aboyer. Je l’écoutais, elle lui répétait mot pour mot ce que Tantine lui avait dit à propos d’un caprice qu’elle avait eu dernièrement.
Nous avons revu Louis Gersen, l’artilleur conducteur de chiens avec qui Phœbus a fait la guerre. Il a été très grièvement blessé et il a été soigné à l’ambulance où Madeleine va chaque jour. Il a été très heureux de revoir Phœbus, «son premier compagnon de guerre».
Pierre taquine souvent Madeleine à propos de Louis Gersen. La première fois, elle a seulement rougi et nous avons bien ri, et puis j’ai vu que cela faisait de la peine à Madeleine. Alors j’ai dit à Pierre de ne plus la contrarier.
Nous voici installés pour le moment au Havre, en attendant de retourner dans notre cher Louvain. Papa a un emploi au siège du gouvernement belge; il y passe toutes ses journées, et souvent le soir il rapporte du travail à faire.
Tantine reste à la maison avec Barbe, tandis que je vais à l’école.
Maman et Madeleine sont dans un atelier où l’on confectionne des vêtements militaires.
Nous habitons dans une jolie petite villa située entre Sainte-Adresse et le Havre, boulevard du Roi-Albert, de façon à être tout près des bureaux de papa. Nous vivons avec M. et Mme Mase et Pierre. Nous prenons nos repas tous ensemble. C’est Tantine Berthe et Mme Mase qui s’occupent du ménage, car nous n’avons qu’une servante pour faire les gros ouvrages et, comme dit maman, il y a tant de choses à raccommoder avec les enfants! Nous cousons bien un peu, mais nous n’avons pas beaucoup de temps. Le dimanche nous sortons quelquefois avec papa; c’est assez rare que nous ayons ce plaisir, car il va quelquefois à la Panne où sont le Roi et la Reine des Belges, pour porter des rapports ou recevoir des ordres. Nous allons aussi le dimanche dans un refuge où l’on abrite des Belges. Maman et Madeleine font la soupe et s’occupent des petits enfants. Je suis encore trop petite pour être très utile, mais j’aide tout le monde à faire des commissions. Ce qui nous amuse le plus c’est de voir, dans les rues, une quantité d’Anglais qui se promènent. Ils ont l’air si gentils, si bons garçons avec leur canne à la main et leur petite pipe de bruyère! Pierre arrive toujours à leur parler, et bien qu’il ne sache pas l’anglais et que les soldats, eux, ne sachent pas le français, ils se comprennent et ont même de longues conversations ensemble.
Pierre est ici; son papa est toujours à l’usine de Harfleur et fabrique des canons. Il continue à avoir mal à la jambe; on craint qu’il ne puisse pas retourner sur le front; mais on n’ose pas le lui dire.