Oh! je ne sais comment raconter tous les événements qui se passent à Louvain depuis une semaine! J’ai enfin appris les mauvaises nouvelles qu’on ne voulait pas me dire: les Allemands ont fait sauter la ligne du chemin de fer entre Liége et Louvain.

L’autre soir, papa, M. van Tieren et M. Velthem ont causé longuement, et ils étaient tellement absorbés qu’ils n’ont pas vu que j’étais là, assise dans le coin de la cheminée.

«Oui, disait papa, les forts de Liége n’ont pas tenu suffisamment.

—Pourquoi les Français ne sont-ils pas arrivés plus vite, répliqua M. Velthem.

—Comment voulez-vous qu’ils aient atteint Liége en si peu de temps: la mobilisation des Allemands était faite bien avant celle des Français.»

Qu’est-ce que la mobilisation? Aussitôt que j’ai pu, je l’ai demandé à Madeleine. C’est la marche de toute l’armée vers la frontière de son pays, lorsqu’il est attaqué. J’ai compris alors pourquoi papa traitait les Allemands de «sans paroles», puisqu’ils ont commencé avant les Français à se rendre vers leur frontière, et que pour arriver plus vite, ils voulaient traverser la Belgique; c’est tricher cela, et quand nous jouons aux barres avec nos petites amies, lorsqu’il y en a une qui part avant le signal, on la traite de tricheuse et on ne veut plus s’amuser avec elle.

Mme Boot est venue ce matin, annonçant à maman qu’elle ne resterait pas à Louvain, qu’elle avait trop peur des Allemands; alors, maman lui a dit: «Mais, ma pauvre femme, ils ne viendront pas ici, et quand bien même, ils ne nous mangeront pas!

—Pour ça non,» a-t-elle répliqué.

Puis elle a dit un si vilain mot que maman n’était pas contente et qu’elle nous a renvoyées dans nos chambres. Nous avons été chez Madeleine qui aidait notre servante Hélène et qui tâchait de la consoler, parce qu’elle ne cessait de pleurer.