Après deux heures d’attente on nous a poussées précipitamment dans un train, nous, les paquets et la femme Greefs; Barbe tenait toujours sa poupée, qu’elle n’avait pas lâchée une minute.

Enfin nous sommes arrivées à Malines; il était très tard, Barbe dormait et commençait à pleurer; quant aux bébés Greefs, c’était affreux: maman en tenait deux dans ses bras, et elle m’en avait confié un, Louis, qui voulait à toute force monter sur mes genoux; alors Barbe essayait de le griffer, et du reste je ne pouvais pas la prendre, je suis trop petite encore. Maman, qui avait aussi beaucoup de peine à maintenir la paix sur elle, me regarda et je vis dans ses yeux une expression si triste et si bonne que je me souvins tout à coup d’un mot de Madeleine en parlant de maman: «Les yeux bon bleu» de maman, et sans que je puisse me retenir je me mis à pleurer; mais pour que maman ne me vît pas, je fis semblant de ramasser la poupée de Barbe.

A Malines la gare était remplie de monde, toutes les femmes étaient assises sur des paquets, leurs enfants autour d’elles.

C’était un brouhaha épouvantable. Un soldat qui gardait la voie nous dit que les Allemands avaient bombardé Tirlemont et que tous ces gens-là couraient se réfugier à Hereullich, à Anvers et à Bruxelles.

Une femme nous raconta qu’elle venait de Gheel et qu’elle y avait vu l’arrivée des Allemands: c’était horrible; ils ont commencé par démolir les fils télégraphiques; le revolver au poing ils ont arrêté un train et forcé tous les voyageurs à descendre; et comme un gendarme voulait préserver quelques enfants il a été fait prisonnier. Et puis après ils ont ordonné, oui, ordonné au bourgmestre de faire enlever notre drapeau qui volait au-dessus de l’église, sous peine d’être fusillé—oui, fusillé—et comme dans une des rues un petit garçon a fait un pied de nez à un des Boches—la femme a bien dit «Boches»,—ils ont saisi sa maman et lui ont donné de grands coups avec la crosse de leur fusil.

«Oui, continua cette femme, j’ai vu ces choses, je me suis sauvée avec mes deux petits, et je ne sais plus où est mon mari, qui se bat depuis le 1e août.»

Maman demanda si la femme frappée par les Allemands était partie aussi.

«Eh! je ne sais pas, je me suis sauvée à travers champs avec mes petits; voyez, je n’ai rien sur moi, je ne possède plus rien que mes enfants. Ah! j’en ai vu encore d’autres! Et demain ils seront à Bruxelles et après-demain à Anvers.»

Le soldat qui avait écouté le récit de cette femme s’approcha et lui dit:

«Allons, calmez-vous et taisez-vous; allez manger quelque chose.