Beaucoup de gens annonçaient que les Allemands entraient par un côté de la ville pendant qu’on fuyait de l’autre. Mais personne ne criait, et l’on ne pensait pas à son malheur, on ne pleurait pas de laisser sa maison, on ne parlait que de son pays qui était envahi par l’ennemi et des hommes tués dans les batailles.
Comme le petit Pierre avait dix ans, il ne voulut pas monter dans une voiture, car il pouvait bien marcher à côté de sa maman, et le premier jour ils firent beaucoup, beaucoup de kilomètres, au moins trente.
Tantôt, couchant dans une ferme, tantôt, dans une gare, ils arrivèrent à Amiens où on leur dit qu’il fallait aller à Calais, pour gagner de là l’Angleterre. Car les Allemands s’avançaient sur Paris et tout le monde partait pour Bordeaux.
Mais on leur apprit un jour que les Allemands avaient été repoussés sur la Marne.
«Tu comprends, me dit Pierre, cette retraite c’était une tactique du général Joffre!»
Je ne comprenais pas ce que c’était qu’une tactique, je le demandai à maman qui me dit que c’était une manœuvre préparée à l’avance.
Quand elle sut que l’on pouvait se rendre à Paris, la maman du petit Pierre pensa que là elle pourrait avoir des nouvelles de son mari au ministère de la Guerre, et aussi qu’elle connaissait des personnes qui pourraient lui être utiles. C’est ainsi que nous nous sommes rencontrés dans le train et que Pierre est devenu mon ami.
Paris, le 24 septembre.
Je crois que maman est très malheureuse d’être au séminaire de Saint-Sulpice où nous avons seulement une chambre; mais elle m’a dit que cela n’était rien à côté de tous les grands malheurs qui nous arrivent à nous et à notre pays, et elle aide toutes les femmes qui sont là à soigner leurs enfants, à les laver, à les faire manger. Quelquefois c’est amusant, mais il y en a aussi qui crient tout le temps.