—Oui, c’est moi qui aurais dû partir; je ne suis plus jeune, mais j’aurais eu encore la force de tenir un fusil et de bien viser. Mes chers fils, ils partent demain par un premier train: il y en a toute la journée. Je vais rester seul, je viendrai vous voir souvent.»

J’aime beaucoup M. Boonen, parce qu’il caresse toujours mes joues, et que je pense qu’il doit être très malheureux que ses fils n’aient pas une maman comme la mienne. J’aurais voulu lui dire quelque chose, mais je n’osais pas; alors je me glissai derrière lui et tout doucement, comme il était assis sur une chaise, je me hissai sur la pointe des pieds, et je mis un baiser sur sa joue.

Surpris, il se retourna et, prenant mes mains dans les siennes, il s’écria: «Ah! ma petite Noémie, que ta bonté soit récompensée: tu as toute la douceur et la charité d’une femme belge!»

JE DONNAI UN BAISER A M. BOONEN,
QUI AVAIT LES YEUX PLEINS DE LARMES.

J’étais cramoisie et je ne pus faire autre chose que de me jeter dans les bras que me tendit papa.

Le lendemain matin, un nouveau chagrin nous arriva. On a demandé les chiens pour traîner les mitrailleuses, et le bon Phœbus, qui est le plus beau chien de Louvain, fut appelé un des premiers.

L’ordre a été affiché sur la porte de l’Hôtel de Ville; il était inscrit qu’on devait se présenter de midi à trois heures.

Papa est allé prendre chez Tantine Berthe son gros Pataud, le frère de Phœbus. Elle demeure rue de Malines, en face de Sainte-Gertrude, une petite maison très vieille, aussi vieille que l’Hôtel de Ville, dit maman. Derrière, il y a un petit jardin plein de fleurs d’héliotrope et de réséda. Tantine vit seule avec Pataud et n’aime pas beaucoup les enfants, surtout les petites filles «qui ne servent à rien», dit-elle.