Mon Dieu, que nous sommes malheureux! Je l’écris ici, mais maman et Madeleine ne veulent pas que nous soyons tristes. Madeleine est tout à fait douce avec nous et répond à chaque question que nous lui posons, et il faut bien que je la questionne, car il y a beaucoup de choses que je ne peux comprendre. Par exemple, papa disait hier à maman: «Non, notre Roi n’acceptera pas l’ultimatum de l’Allemagne, j’en suis sûr; pas un Belge ne l’accepterait.»

J’ai tiré Madeleine par le bras et je lui ai demandé tout bas ce que voulait dire ultimatum. Elle m’a répondu que cela signifiait «conditions irrévocables», et que dans notre cas, l’Allemagne avait posé des conditions à la Belgique qu’elle ne pouvait accepter sans se déshonorer; alors j’ai tout de suite compris ce que disait papa et j’ai pensé comme lui. Le soir, quand M. van Tieren est venu dans le magasin, je me suis assise sur ma petite chaise et j’ai écouté ce qu’on racontait.

Du reste, maman et Madeleine étaient là aussi et personne ne songeait à moi: j’en étais bien contente, car je désirais tout savoir et je veux écrire le mieux possible tout ce que je vois et ce que j’entends.

M. van Tieren était très excité en parlant de la séance qui avait eu lieu au Parlement, où le Roi a déclaré qu’il défendrait la Belgique contre le passage des Allemands et qu’il était sûr que tout le pays serait avec lui.

La Reine et ses enfants étaient là aussi, et il paraît que tout le monde les a acclamés; on criait: «Vive la Belgique, vive le Roi!»

Sur le bureau de papa, il y a une photographie de la famille royale, très grande et très bien encadrée, que je regarde souvent parce que je trouve que la petite princesse Marie-José a de très jolies boucles comme je voudrais en avoir.

Pendant que M. van Tieren racontait tout cela, M. Boonen est arrivé. Il avait les yeux plein de larmes.

«Mais qu’avez-vous, mon cher collègue? demanda M. van Tieren.

—C’est vrai, je suis ému, mais je suis bien fier aussi: mes deux fils s’engagent pour la durée de la guerre; ils vont à Bruxelles défendre leur pays et leur Roi.

—Oh! dit maman, quels braves garçons, mais comme ils sont jeunes, dix-sept et dix-huit ans!