«Ah! mon pauvre Hollemechette, quelle triste histoire!» Ça, c’était le professeur Velthem qui reste toujours à causer avec papa, qui oublie l’heure du dîner et sur lequel maman se désole sans cesse: «Ah! dit-elle, on voit bien qu’il n’a pas d’enfants et qu’il n’est pas marié!»

Notre pauvre commis Jean Moya et sa bicyclette ont été appelés. Comme il n’y a plus de place dans la caserne, on loge les soldats dans les écoles et les salles de spectacles.

En face de chez nous, on construit une maison; tout à coup, hier, les ouvriers sont descendus du toit, les maçons de leur mur et, en chantant la Brabançonne, ils se sont rendus devant l’Hôtel de Ville. Comme Phœbus voyait tous les gamins courir, il a couru lui aussi; alors Madeleine a suivi et moi, je me suis accrochée à sa jupe et nous avons été ainsi jusqu’à Saint-Pierre.

Une grande foule était rassemblée, une quantité de jeunes gens réunis devant les marches de l’Hôtel de Ville, chantant encore la Brabançonne; des femmes en groupes restaient sur le trottoir, et des hommes plus âgés, parmi lesquels je reconnus M. Velthem et M. van Tieren, leur chapeau à la main, étaient montés sur les marches de l’Hôtel de Ville. Tout à coup, une voix cria: Vive la France! La foule entière se mit à entonner un chant magnifique que je n’avais jamais entendu. Madeleine me dit que c’était la Marseillaise. Je me retournai tout à coup, je vis ma sœur qui pleurait et aussi toutes les femmes qui nous entouraient. Alors nous sommes revenues à la maison, et maman et ma sœur se sont embrassées et nous ont caressées doucement en disant: «Mes petites, mes petites! Il faut que vous soyez bien sages, et nous, bien courageuses.»

A ce moment sont entrés dans la librairie les fils du professeur Boonen qui n’ont plus leur maman; ils goûtent souvent chez nous après qu’ils ont pris leur leçon de latin avec papa; ils annoncent que l’école normale est licenciée afin de loger les soldats. Maman voulait les retenir, mais ils sont vite partis pour rejoindre leur père qui devait les attendre devant l’église du Grand Béguinage.

Le soir à quatre heures, mon frère Désiré est venu nous dire adieu. Il partait pour Bruxelles avec son régiment. Il était très content et nous embrassa tous. Papa avait pris son air grave qui me fait toujours un peu peur, maman pleurait en mettant dans un sac un gros pâté, du saucisson et du pain. Madeleine ne disait rien et je voyais bien qu’elle se forçait pour ne pas pleurer, et Barbe et moi, quand Désiré nous a pris dans ses bras pour nous embrasser, nous riions de voir un si beau soldat. Phœbus avait posé ses deux pattes sur ses épaules et il ne voulait pas lâcher mon frère. Papa lui a dit alors: «Pars et fais ton devoir!»

Comme nous savions que son régiment prenait le train de Bruxelles, nous sommes allées le voir passer rue de Jodoigne; mais nous avons laissé Phœbus à la maison; il aurait pris la fuite pour suivre mon frère. Maman seule est venue avec nous. Le régiment a défilé devant nous, la musique en tête, le drapeau déployé. Le soleil brillait, tous les hommes levaient leur chapeau. Ah! que c’était beau!

Désiré était le premier de sa compagnie; quand il est arrivé devant nous, vite il a embrassé maman et, sans plus rien dire, nous sommes revenues à la maison où nous avons trouvé papa tout seul, Phœbus couché à ses pieds.

Jeudi, 6 août.

La guerre avec l’Allemagne a été déclarée mardi, mon frère Désiré est parti—mais je crois que je l’ai déjà dit dans mon journal—et notre bon Phœbus a été pris pour traîner les mitrailleuses.