Paris, 30 septembre.
PAPA, Madeleine et Tantine Berthe sont à Anvers. Nous avons eu une lettre de papa, je vais la copier dans mon journal. Nous l’avons reçue par la légation où nous allons très souvent pour avoir des nouvelles. Le jour où l’on nous a remis cette lettre, il y avait dans la salle du bas des soldats blessés en convalescence qui venaient demander à repartir. Comme toujours nous leur parlions et ils nous racontaient des histoires de la Belgique que nous leur faisions redire plusieurs fois.
Voilà la lettre de papa:
«Ma chère femme et mes chères petites filles,
«Ma lettre vous arrivera-t-elle et surtout vous trouvera-t-elle en bonne santé? Je vous dirai d’abord que nous allons bien et que nous sommes sauvés, grâce à Dieu!... et aussi au brave Poppen qui a été tué.
«Avez-vous su que notre pauvre et beau Louvain a été brûlé? Ce n’est pas sans avoir le cœur brisé que j’écris ces mots, mais il faut penser à notre chère Belgique et à ses enfants qui la défendent si bien contre de barbares ennemis. Les Allemands entrèrent dans la ville, et les premiers jours ne furent pas trop pénibles. M. van Tieren, M. Boonen me dirent qu’il ne fallait pas rester à Louvain à cause de Madeleine. Ah! si Madeleine n’avait pas été avec moi, je ne serais pas parti. Il se passait des choses très tristes, les Allemands commettaient de véritables atrocités. Madeleine eut un courage merveilleux; aidé par elle, un soir, je parcourus la rue de Namur pour faire ouvrir toutes les portes des habitations, conformément aux prescriptions du chef allemand. C’est cette nuit-là que les incendies de maison ont commencé; le lendemain, nous avons été voir la maison de Tantine Berthe entièrement brûlée!
«Tantine ne pleura pas; elle tenait dans sa main un petit sac contenant quelques souvenirs, de l’argent et des papiers. C’est tout ce qui lui restait.
«Notre maison n’a pas été détruite, mais le matin Poppen, le pauvre vieux, est venu me dire que l’Université était en flammes, que le feu était à la bibliothèque et qu’il fallait fuir, que, pendant la nuit, des soldats ivres, capables de tout, avaient parcouru les rues. Je lui dis: «Vous viendrez avec nous?
«—Moi, monsieur, je suis seul au monde; ma famille, c’était l’Université et la Bibliothèque: si elle est détruite, eh bien, je mourrai sur ses cendres.»
«Vous connaissez l’entêtement de cet honnête Poppen; j’ai su depuis qu’en voulant rechercher un vieux et précieux manuscrit dans une partie du bâtiment non consumée, il n’avait pu en ressortir et qu’il était mort là, enseveli sous les décombres de sa chère bibliothèque!»