En entendant ce récit de la mort de Poppen, j’ai eu un grand chagrin; je me souvenais du jour de notre départ, quand il avait apporté à maman un petit bouquet de fleurs en lui promettant de bien veiller sur Madeleine.

«Je me suis alors décidé à partir, continuait papa. Les généraux allemands qui avaient fait mettre le feu aux quatre coins de la ville ne demandaient qu’à se débarrasser de ses habitants. J’ai eu beaucoup de peine à convaincre Tantine Berthe qu’il fallait nous suivre; pourtant, en voyant que les Allemands détruisaient et pillaient tout, elle s’y résolut. Madeleine prit dans un paquet quelques vêtements; je mis dans mes poches tout l’argent qui nous restait et, prenant le bras de Tantine Berthe, nous avons quitté Louvain sans jeter un regard en arrière, tant notre douleur était grande.

TANTINE BERTHE S’APPUYAIT SUR PAPA EN QUITTANT LOUVAIN.

«M. Boonen nous avait précédés le matin dans une carriole, sur l’ordre de notre bourgmestre qui lui avait confié des papiers pour le roi. Il avait voulu emmener Tantine avec lui, mais elle ne voulut pas se séparer de nous deux. Je ne vous dis qu’une chose sur ce terrible voyage, c’est qu’il a été dur et horrible, encore plus pour d’autres, pour de pauvres femmes qui portaient des petits enfants sur les bras! Enfin nous sommes à Anvers pour le moment, car, dès que nous ne sommes plus à Louvain, je vais tâcher de vous rejoindre, mais Dieu sait où vous êtes, mes chéries?»

Après, il y avait dans la lettre des choses que je ne copie pas, parce que c’est pour nous seules.

Maman était bien contente de ces nouvelles, et nous étions bien sûres alors de revoir papa, puisque sa lettre avait pu nous parvenir en passant par des endroits où l’on avait notre adresse.

Barbe voulut absolument faire sentir la lettre de papa à Phœbus, en lui disant que papa allait arriver. Notre brave toutou a très bien compris et s’est mis à aboyer, mais maman le fit taire parce que nous étions au séminaire.

Justement Mlle Suzanne vint nous voir ce jour-là pour dire à maman qu’elle avait des amis qui étaient absents pour plusieurs mois et que leur maison rue Bonaparte était à sa disposition, que nous pourrions nous y installer avec Pierre et sa maman; une femme belge pourrait nous aider et, avec l’argent que nous avait donné la légation et aussi Mlle Suzanne, nous pourrions toujours vivre. Cela, ce sont les paroles de maman.