- Ceux qui ont fait l'affiche sont dans la même position que nous. Ils ont reçu leurs renseignements plus tôt, voilà tout. Et ils les ont utilisés le plus vite possible. Nous aussi, nous faisons des affiches. Oh ! nous saurons bientôt à quoi nous en tenir ! Mais, pour le moment il faut parer au plus pressé. Il se pourrait fort bien que cette mort fût une affaire...

Nous descendons presque en courant.

- Et Borodine ?

- Je l'ai vu en passant. Malade. Chacun son tour. Je me demande si l'on n'a pas tenté de l'empoisonner. Ses boys sont sûrs, et, de plus...

La phrase est coupée net. Descendant très vite derrière moi, il a manqué une marche et a pu, juste à temps, saisir les barreaux de la rampe. Il s'arrête une seconde, reprend sa respiration, rejette ses cheveux en arrière et recommence à descendre aussi vite qu'il le faisait avant sa chute, en parlant :

- Et de plus, surveillés...

L'automobile.

- À l'imprimerie.

Nous posons nos revolvers sur la banquette, à portée de la main. La ville semble fort calme... À peine notre course nous laisse-t-elle distinguer, comme des raies, les lumières électriques que nous dépassons, et, plus loin, les échoppes closes de planches mal jointes qui laissent passer une faible clarté. Pas de lune, pas de maisons découpées. La vie est collée au sol : quinquets, marchands ambulants, gargotes, lampes à la flamme droite dans la nuit chaude et sans air, ombres rapides, silhouettes immobiles, phonographes, phonographes... Au loin, pourtant, des coups de fusil.

Voici l'imprimerie. Notre imprimerie. Un long hangar... À l'intérieur, la lumière est si intense que nous sommes d'abord obligés de fermer les yeux. Les ouvriers qui travaillent là sont tous du Parti, et choisis ; néanmoins, cette nuit, les portes sont gardées militairement. Les soldats attendaient notre arrivée. Un lieutenant très jeune - un cadet - vient prendre les ordres de Garine. Ne laisser entrer ni sortir personne. Le travail commencé est suspendu. Je tends les deux traductions au directeur de l'imprimerie - un Chinois - qui les découpe avec soin en lignes verticales et donne une ligne à chaque compositeur.