- Je pense que nous l'aurons demain...
Et, souriant à demi, avec une attitude singulière de déférence et d'ironie :
- Alors ? Qu'est-ce qu'on fait ?
Garine répond, d'un geste : « Peu m'importe. » Une légère expression de dédain passe sur le visage de Nicolaïeff. Garine le regarde, la mâchoire en avant et dit :
- L'encens (5).
L'obèse ferme les yeux en signe d'assentiment, allume une cigarette, et, pesamment, s'en va.
Le lendemain.
Je quitte mon auto devant le marché dont les longs bâtiments bordent le ciel précieux de raies de plâtre, rugueuses dans la fluidité de la lumière. Toutes les échoppes où l'on vend à boire sont envahies par des hommes vêtus de toile brune ou bleue comme les ouvriers du port. Dès que l'auto s'arrête, des cris s'élèvent, longs, soutenus, portés par cet air transparent comme par celui d'une rivière. Et les hommes quittent les échoppes, rapidement, fouillant dans leurs poches pour y mettre la monnaie des pièces qu'ils viennent d'en sortir, se hâtant, se bousculant. Ils montent, un à un, dans les autobus et les camions réquisitionnés qui les attendent à l'extrémité du mur blanc. De nouveau, les chefs appellent : quelques hommes sont absents. Mais les voici qui arrivent en courant, criant eux aussi, tenant entre leurs dents de courts saucissons, rattachant leur pantalon... Et, un à un, lourdement, avec un lent fracas, les camions s'ébranlent.
La deuxième section de Propagande, précédant l'armée rouge, s'en va.
Nos affiches sont collées sur tous les murs. Le faux testament de Tcheng-Daï - partout recouvert maintenant - imprimé dans l'espoir d'un soulèvement populaire, mais sans préparation, vient trop tard ; il semble qu'aucune insurrection ne se prépare. La défaite de Tang a-t-elle été une leçon ? La crainte de l'arrivée de Tchang-Tioung-Ming à Canton, agit-elle contre toute nouvelle tentative de révolte ?