Il ne bouge pas davantage. Garine, les poings fermés, avance, puis s'arrête.

« Dix taëls si tu apportes les toiles avant une demi-heure. Tu m'entends ? »

Le Chinois s'incline et part.

Les paroles ont fait pénétrer dans la salle quelque chose d'humain. Mais, me retournant, je vois le corps de Klein - je le reconnais aussitôt, à cause de sa taille - une large tache au milieu du visage : la bouche agrandie au rasoir. Et aussitôt mes muscles, de nouveau, se contractent, à tel point cette fois que je serre mes bras contre mon corps et que je suis obligé de m'appuyer - moi aussi - contre le mur. Je détourne les yeux : blessures ouvertes, grandes taches noires de sang caillé, yeux révulsés, tous les corps sont semblables. Ils ont été torturés... Une des mouches qui volent ici vient de se poser sur mon front, et je ne peux pas, je ne peux pas lever mon bras.

Il faudrait pourtant lui fermer les yeux, dit Garine, presque à voix basse, en s'approchant du corps de Klein. Sa voix me réveille, et je chasse la mouche avec un réflexe rapide, violent, maladroit. Garine approche deux doigts écartés en ciseaux des yeux - des yeux blancs. Sa main retombe.

Je crois qu'ils ont coupé les paupières...

Il ouvre maladroitement la tunique de Klein, en tire un portefeuille dont il examine le contenu. Il met à part une feuille pliée et relève la tête : le Chinois revient, tenant entre ses doigts les bâches dépliées, qui bouillonnent et traînent. Il n'a trouvé rien autre. Il commence à coucher les corps côte à côte. Mais nous entendons des pas, et une femme entre, les coudes collés au corps, voûtée. Garine saisit mon bras brutalement et recule.

- Elle aussi ! dit-il très bas. Quel crétin a bien pu lui dire qu'il est ici ?

Elle ne nous a pas regardés. Elle va droit à Klein, heurte en passant un des corps couchés, titube... Elle est en face de lui, et le regarde. Elle ne bouge pas, ne pleure pas. Les mouches autour de sa tête. L'odeur. Dans mon oreille, la respiration chaude, haletante, de Garine.

D'un seul coup, elle tombe sur les genoux. Elle ne prie pas. Elle est accrochée au corps par ses mains aux doigts écartés, encastrés dans les flancs. On dirait qu'elle s'est agenouillée devant les tortures que représentent toutes ces plaies et cette bouche qu'elle regarde, ouverte jusqu'au menton par un sabre ou un rasoir... Je suis certain qu'elle ne prie pas. Tout son corps tremble... Et, d'un coup, comme elle est tombée à genoux tout à l'heure, elle saisit à pleins bras le corps ; l'étreinte est convulsive ; elle remue la tête avec un mouvement incroyablement douloureux de tout le buste... Avec une terrible tendresse elle frotte son visage, sauvagement, sans un sanglot, contre la toile sanglante, contre les plaies...