Garine, qui tient toujours mon bras, m'entraîne. À la porte, le Chinois s'est assis de nouveau ; il ne regarde même pas. Mais il a tiré le pan de la tunique de Garine. Celui-ci sort de sa poche un billet, et le lui donne :
« Quand elle sera partie, tu les recouvriras tous. »
Dans l'auto, il ne dit pas un mot. Il s'est d'abord affaissé, les coudes sur les genoux. La maladie l'affaiblit chaque jour. Les premiers chocs l'ont fait sauter, et il s'est allongé, la tête presque sur la capote, les jambes raides.
Quittant l'auto devant sa maison, nous montons dans la petite pièce du premier étage. Les stores sont baissés ; il semble plus malade et plus fatigué que jamais. Sous ses yeux, deux rides profondes, parallèles à celles qui vont du nez aux extrémités de la bouche, limitent de larges taches violettes ; et ces quatre rides, tirant sous ses traits comme la mort, semblent déjà décomposer son visage. (« S'il reste encore quinze jours, disait Myroff, il restera plus longtemps qu'il ne le souhaite... » Il y a plus de quinze jours...) Il demeure quelque temps silencieux, puis dit, à mi-voix, comme s'il s'interrogeait :
« Pauvre type... Il disait souvent : la vie n'est pas ce qu'on croit...
« La vie n'est jamais ce qu'on croit ! jamais ! »
Il s'assied sur le lit de camp, le dos courbé ; ses doigts, posés sur ses genoux, tremblent comme ceux d'un alcoolique.
« J'ai eu pour lui une amitié d'homme... Découvrir l'absence de paupières, et penser que l'on allait toucher des yeux... »
Sa main droite, involontairement s'est crispée. Laissant aller tout son corps en arrière, il s'appuie au mur, les yeux fermés. La bouche et les narines sont de plus en plus tendues, et une tache bleue s'étend des sourcils à la moitié des joues.
« Je parviens souvent à oublier... Souvent... Pas toujours. De moins en moins... Qu'ai-je fait de ma vie, moi ? Mais, bon Dieu, que peut-on en faire, à la fin !.. Ne jamais rien voir !.. Tous ces hommes que je dirige, dont l'ai contribué à créer l'âme, en somme ! je ne sais pas même ce qu'ils feront demain... À certains moments, j'aurais voulu tailler tout ça comme du bois, penser : voici ce que j'ai fait. Édifier, avoir le temps pour soi... Comme on choisit ses désirs, hein ? »