« Et ce qu'il y a de plus embêtant, c'est que je crois qu'il a raison.
- Alors pourquoi rester ?
- C'est compliqué. Ah ! bon sang, qu'on est mal sur ce lit de camp ! » Il se dresse, puis s'assied, le menton dans la main droite, le coude sur le genou, le dos en arc. Il réfléchit.
« Ces temps derniers, j'ai été souvent obligé de penser à ma vie. J'y pensais encore, tout à l'heure, pendant que Myroff jouait les augures : l'autre aurait pu ne pas me manquer... Ma vie, vois-tu, c'est une affirmation très forte, mais, quand j'y pense ainsi il y a une image, un souvenir qui revient toujours...
- Oui, tu me l'as dit à l'hôpital.
- Non : mon procès, maintenant, je n'y pense plus. Et ce dont je te parle n'est pas une chose à laquelle je pense ; c'est un souvenir plus fort que la mémoire. C'est pendant la guerre, à l'arrière. Une cinquantaine de bataillonnaires enfermés dans une grande salle, où le jour pénètre par une petite fenêtre grillée. La pluie est dans l'air. Ils viennent d'allumer des cierges volés à l'église voisine. L'un, vêtu en prêtre, officie devant un autel de caisses recouvertes de chemises. Devant lui, un cortège sinistre : un homme en frac, une grosse fleur de papier à la boutonnière, une mariée tenue par deux femmes de jeu de massacre et d'autres personnages grotesques dans l'ombre. Cinq heures : la lumière des cierges est très faible. J'entends : « Tenez-la bien, qu'elle s'évanouisse pas, c'te chérie ! » La mariée est un jeune soldat arrivé hier Dieu sait d'où, qui s'est vanté de passer sa baïonnette au travers du corps du premier qui prétendrait le violer. Les deux femmes de carnaval le tiennent solidement ; il est incapable de faire un geste, les paupières presque fermées, à demi assommé sans doute. Le maire remplace le curé, puis, les cierges éteints, je ne distingue plus que des dos qui sortent de l'ombre accumulée près du sol. Le type hurle. Ils le violent, naturellement, jusqu'à satiété. Et ils sont nombreux. Oui, je suis obsédé par ça, depuis quelque temps... Pas à cause de la fin de l'action, bien sûr : à cause de son début absurde, parodique...
Il réfléchit encore.
« Ce n'est pas sans rapport, d'ailleurs, avec les impressions que j'éprouvais pendant le procès... C'est une association d'idées assez lointaine...
Il rejette en arrière ses cheveux qui tombent devant son visage, et se lève, comme s'il se secouait. L'épingle qui fixe son écharpe saute, et le bras tombe : il se mord les lèvres. Tandis que je cherche l'épingle à terre, il dit, lentement :
Il faut faire attention : quand mon action se retire de moi, quand je commence à m'en séparer, c'est aussi du sang qui s'en va... Autrefois, quand je ne faisais rien, je me demandais parfois ce que valait ma vie. Maintenant, je sais qu'elle vaut plus que... Il n'achève pas ; je relève la tête en lui tendant l'épingle : la fin de la phrase, c'est un sourire tendu où il y a de l'orgueil - et une sorte de rancune... Dès que nos regards se rencontrent, il reprend, comme s'il était rappelé à la réalité : Où en étais-je ?.. »