- De quoi ?

- Est-ce que je sais ? Ah ! parce que vous avez vu des radios merveilleux, vous croyez que tout va bien ! L'intérieur vaut l'extérieur, croyez-moi... Ce n'est pas seulement à Hongkong, c'est encore à Canton même qu'il faut lutter contre ces complots militaires que font naître sans cesse les Anglais, et en quoi ils mettent beaucoup d'espoir... La seule nouvelle réellement bonne que j'aie apprise aujourd'hui, c'est celle de la blessure du chef de la sûreté anglaise. Hong a plus de talents que je ne le supposais. Hong, c'est le chef des terroristes, celui dont les radios nous donnent de temps en temps des nouvelles : « Deux attentats ont été commis hier à Hongkong... Trois attentats... Cinq attentats... » et ainsi de suite. Garine avait en lui une grande confiance... Il a travaillé avec nous, il a été son secrétaire. Aller chercher ce moucheron pour en faire son secrétaire, encore une idée, d'ailleurs ! Hong a pour lui la fièvre de la jeunesse. Il en reviendra. Mais il faut reconnaître qu'il est assez rigolo. La première fois que je l'ai vu, c'était à Hongkong, l'année dernière. J'apprends qu'il a décidé de tuer le Gouverneur, avec un browning, lui qui n'était pas capable d'envoyer à dix pas une balle dans une porte. Il arrive chez moi à l'hôtel, balançant ses mains trop grosses comme des arrosoirs. Un gosse, vraiment un gosse ! « Vous êtes au cou-rant de mon pro-jet ? » Un accent très fort, il avait l'air de couper les mots en syllabes avec ses mâchoires. Je lui explique que « son projet », comme il dit, n'est pas malin, malin ; il m'écoute, très embêté, pendant un quart d'heure. Puis : « Oui. Seulement ce-la ne fait rien, tant pis, parce que j'ai ju-ré. » Évidemment, il n'avait plus qu'à tout démolir ! Il avait juré, sur le sang de son doigt, dans je ne sais quelle pagode perfectionnée... Il a été très embêté, très. Moi je le regardais quand même avec sympathie : les Chinois de ce genre ne sont pas communs. Enfin, au moment de partir, il secoue les épaules comme s'il avait des puces et me serre la main en disant, assez lentement, ma foi : « Quand j'au-rai é-té con-dam-né à la peine ca-pi-ta-le, il faudra dire aux jeunes gens de m'i-mi-ter. » Il y avait des années que je n'avais entendu dire « la peine capitale » pour « la mort ». - Il a lu des livres... - Mais sans aucune sentimentalité, comme il aurait pu dire : quand je serai mort, il faudra me faire incinérer.

- Et le Gouverneur ?

- Il devait le descendre pendant je ne sais quelle cérémonie, le surlendemain. Je me vois encore, assis sur mon lit, à poil et les cheveux en hérisson, par une chaleur du diable - il n'était encore que dix heures, pourtant - écoutant un vacarme de klaxons, de trompes et de cris, me demandant si tout cela indiquait la fin de la cérémonie ou celle du Gouverneur... Mais Hong, suspect, avait été expulsé le matin même. Dans tout ce chahut d'autos et de coureurs, je voyais sa mâchoire débiter les mots en syllabes, et surtout, j'entendais sa voix me dire :

« Quand j'au-rai été con-dam-né à la peine ca-pi-ta-le... »

Je l'entends encore, d'ailleurs... Et ce n'était pas du bluff, vous savez. Il pensait vraiment, dans son étonnant vocabulaire, qu'il serait condamné à mort. Ça viendra... Un gosse...

- D'où sort-il ?

- De la misère. Je ne crois pas qu'il ait jamais connu ses parents. Il les avait avantageusement remplacés par un type qui vend maintenant à Saïgon des curios, des souvenirs, des choses comme ça... Tenez ! Voulez-vous boire un pernod, un vrai pernod ?

- Volontiers.

- Ça ne se refuse pas. Nous irons chez lui demain... Et ça vous permettra de voir un des hommes qui ont « formé » les terroristes. Ils deviennent rares... Avez-vous envie d'aller vous coucher ?