Débâcle ennemi. Plusieurs régiments préparés par Propagande passés à nous. Approvisionnements et artillerie entre nos mains. Quartier général désorganisé. Cavalerie poursuit Tcheng en fuite.

Il signe l'accusé de réception, et le rend au cadet qui s'en va, toujours précédé du boy.

« Il ne verra plus ma signature, pendant quelque temps !.. Les troupes de Tcheng en charpie... Avant un an, Shanghaï... »

Le grondement affaibli des troupes s'approche ou s'éloigne, avec le vent chaud. Nous reconnaissons maintenant le grincement des tracteurs, l'ébranlement confus de la terre sous le pas martelé des hommes, et, par instants, dans une étouffante bouffée, les sabots des chevaux, l'écho des essieux de canons qui sonnent... Une exaltation confuse pénètre en lui avec ce lointain tumulte. De la joie ?

« Je ne te verrai guère, demain matin, parmi tous ces imbéciles qui viendront m'accompagner... »

Lentement, mordant sa lèvre inférieure, il sort de l'écharpe son bras blessé, et le lève. Nous nous étreignons. Une tristesse inconnue naît en moi, profonde, désespérée, appelée par tout ce qu'il y a là de vain, par la mort présente... Lorsque la lumière, de nouveau, frappe nos visages, il me regarde. Je cherche dans ses yeux la joie que j'ai cru voir ; mais il n'y a rien de semblable, rien qu'une dure et pourtant fraternelle gravité.

POSTFACE

Plus de vingt ans ont passé depuis la publication de ce livre d'adolescent ; et beaucoup d'eau, sous combien de ponts brisés ! Vingt ans après la prise de Pékin par l'armée révolutionnaire de Chang-Kaï-Shek, nous attendons la prise du Canton de Chang-Kaï-Shek par l'armée révolutionnaire de Mao-Tsé-Toung. Dans vingt ans, une autre armée révolutionnaire chassera-t-elle le « fasciste » Mao ? Que pense de tout cela l'ombre de Borodine, qui, aux dernières nouvelles, avant la guerre, sollicitait du Kremlin « un logement avec cheminée » ? Et l'ombre du suicidé Gallen ?

Pourtant, malgré le jeu complexe qui jette peut-être - peut-être... - la Chine aux côtés de la Russie, c'est bien de la révolte qui animait les troupes de 1925 que les troupes de Mao tirent leurs victoires. Ce n'est pas la vieille passion de libération qui a changé. Ce qui a le plus changé là-bas, ce n'est pas la Chine, ce n'est pas la Russie, c'est l'Europe : elle a cessé d'y compter.

Mais ce livre n'appartient que bien superficiellement à l'Histoire. S'il a surnagé, ce n'est pas pour avoir peint tels épisodes de la révolution chinoise, c'est pour avoir montré un type de héros en qui s'unissent l'aptitude à l'action, la culture et la lucidité. Ces valeurs étaient indirectement liées à celles de l'Europe d'alors. Et puisqu'on me demande : Que sont devenues, dans l'Europe d'aujourd'hui, celles de ces valeurs qui appartiennent à l'esprit ?, je préfère répondre par l'appel que j'adressai aux intellectuels, le 5 mars 1948, salle Pleyel, au nom de mes compagnons gaullistes.