Sa forme (la sténographie d'un discours improvisé en suivant des notes) montre du reste qu'il ne s'agit pas d'un essai. Certaines des idées qui y sont exprimées ont été développées, sur un autre plan, dans la Psychologie de l'Art. Mais ce qu'il y a de prédication un peu haletante dans un discours m'a semblé mieux accordé aux passions d'un roman, et aux limites des questions qu'il suggère, que l'exercice d'un feint détachement. L'affaiblissement de la conscience européenne n'est analysé ici que de façon sommaire. Il s'agissait de mettre en lumière la menace à la fois la plus immédiate et la plus sournoise, celle de l'abrutissement par les psychotechniques (la propagande a fait du chemin depuis Garine) et de préciser ce qui, à nos yeux, doit être MAINTENU.
L'esprit européen est l'objet d'une double métamorphose. Le drame du XXe siècle, à nos yeux, le voici: en même temps qu'agonise le mythe politique de l'Internationale, se produit une internationalisation sans précédent de la culture.
Depuis la grande voix de Michelet jusqu'à la grande voix de Jaurès, ce fut une sorte d'évidence, tout au long du siècle dernier, qu'on deviendrait d'autant plus homme qu'on serait moins lié à sa patrie. Ce n'était ni bassesse ni erreur : c'était alors la forme de l'espoir. Victor Hugo croyait que les États-Unis d'Europe se feraient d'eux-mêmes et qu'ils seraient le prélude aux États-Unis du monde. Or, les États-Unis d'Europe se feront dans la douleur, et les États-Unis du monde ne sont pas encore là...
Ce que nous avons appris, c'est que le grand geste de dédain avec lequel la Russie écarte ce chant de l 'Internationale qui lui restera, qu'elle le veuille ou non, lié dans l'éternel songe de justice des hommes, balaye d'un seul coup les rêves du XIXe siècle. Nous savons désormais qu'on ne sera pas d'autant plus homme qu'on sera moins français, mais qu'on sera simplement davantage russe. Pour le meilleur comme pour le pire, nous sommes liés à la Patrie. Et nous savons que nous ne ferons pas l'Européen sans elle ; que nous devons faire, que nous le voulions ou non, l'Européen sur elle.
En même temps que mourait cet immense espoir, en même temps que chaque homme était rejeté dans sa patrie, une profusion d'œuvres faisaient irruption dans la civilisation : la musique et les arts plastiques venaient d'inventer leur imprimerie.
Les traductions entraient dans chaque pays à porte ouverte : le colonel Lawrence y rejoignait Benjamin Constant ; et la collection Payot, les Classiques Garnier.
Enfin, le cinéma est né. Et à cette heure, une femme hindoue qui regarde Anna Karénine pleure peut-être en voyant exprimer, par nue actrice suédoise et un metteur en scène américain, l'idée que le Russe Tolstoï se faisait de l'amour...
Si, des vivants, nous n'avons guère uni les rêves, du moins avons-nous mieux uni les morts !
Et dans cette salle, ce soir, nous pouvons dire sans ridicule : « Vous qui êtes ici, vous êtes la première génération d'héritiers de la terre entière. »
Comment un tel héritage est-il possible ? Prenons bien garde que chacune des civilisations disparues ne s'adresse qu'à une partie de l'homme. Celle du moyen âge était d'abord une culture de l'âme ; celle du XVIIIe, d'abord une culture de l'esprit. D'âge en âge, des civilisations successives, qui s'adressent à des éléments successifs de l'homme, se superposent ; elles ne se rejoignent profondément que dans leurs héritiers. L'héritage est toujours une métamorphose. L'héritier véritable de Chartres, bien entendu, ce n'est pas l'art de Saint-Sulpice : c'est Rembrandt. - Michel-Ange, croyant refaire l'antique, faisait Michel-Ange...