Nous traversons la rue : « bistrot Nam-Long », c'est en face. Café silencieux ; au plafond, les petits lézards beige font la sieste. Deux domestiques, portant des pipes à opium et des cubes de porcelaine sur lesquels les fumeurs posent leurs têtes, se croisent dans l'escalier ; devant nous les boys dorment, nus jusqu'à la ceinture, les cheveux dans le bras replié. Étendu, seul sur le banc de bois noir, un homme regarde devant lui, balançant doucement la tête. Lorsqu'il voit Gérard, il se lève. Je suis un peu étonné : j'attendais un personnage garibaldien ; c'est un petit homme sec, aux doigts noueux, aux cheveux plats déjà grisonnants coupés en rond, à tête de Guignol...

« - Voici un homme qui n'a pas bu de pernod depuis des années, dit Gérard, me montrant du doigt.

- Bon, répond Rebecci. Qué ça va. »

Il sort. Nous le suivons. « Garine l'avait surnommé Gnafron », murmure Gérard à mon oreille pendant que nous traversons la rue.

Nous entrons dans son magasin, et montons au premier étage. La Chinoise a levé la tête, nous a regardés passer et s'est rendormie. La chambre est vaste. Au centre, un lit dans sa moustiquaire ; le long des murs, quantité d'objets sous une toile à ramages. Rebecci nous quitte. Nous entendons une serrure qui grince, un coffre qu'on referme brusquement, l'eau qui jaillit d'un robinet et bouillonne dans un verre. « Je descends une minute, dit Gérard. Il faut que j'aille dire quelques mots à sa Chinoise, si elle ne dort pas trop : ça lui fait plaisir. »

La minute est longue. Rebecci revient le premier, portant sur un plateau une bouteille, du sucre, de l'eau et trois verres - toujours silencieux. Il s'assied et prépare lui-même les trois pernods, sans parler. Après un moment :

- Hé bé, qué j'ai pris la retraite, vous voyez...

- Rebecct, crie Gérard qui monte enfin l'escalier, lissant sa barbe, le camarade attend de toi des histoires qui concernent ton fils spirituel ! Ah ! je suis resté longtemps : j'ai eu l'impression que nous étions filés. Non.

Il n'a pas vu combien l'expression du visage de Rebecci a changé lorsqu'il a parlé de Hong.

- Toi, si jé té connaissais pas comme jé té connais, tu aurais déjà ma main dessus la gueule... Plaiseinte pas avé ça !