9 heures.

En rade de Hongkong.

Nous venons de dépasser le phare. Les tentatives de sommeil ont été abandonnées ; hommes et femmes sont sur le pont. Limonades, whisky-sodas. Au ras de l'eau, des lignes d'ampoules électriques dessinent en pointillé lumineux le contour des restaurants chinois. Au-dessus, la masse du rocher fameux, puissante, d'un noir compact à la base, monte en se dégradant dans le ciel, et finit par arrondir au milieu des étoiles sa double bosse asiatique entourée d'une brume légère. Ce n'est pas une silhouette, une surface de papier découpé, mais une chose solide et profonde comme une matière vraie, comme une terre noire. Une ligne de globes (une route ?) ceint la plus haute des deux bosses, le Pic, comme un collier. Des maisons, on ne voit qu'un semis de lumières incroyablement serrées, presque mêlées au-dessus du profil tremblant des restaurants chinois, et qui se désagrège, comme le noir du roc, à mesure qu'il s'élève, pour aller se perdre là-haut dans les étoiles éclatantes et lourdes. Dans la baie, très nombreux, des grands paquebots dorment, illuminés, avec leurs étages de hublots, dont les reflets en zigzag se mêlent dans l'eau encore chaude à ceux de la ville. Toutes ces lumières dans la mer et dans le ciel de Chine, ne font pas songer à la force des Blancs qui les ont créées, mais à un spectacle polynésien, à l'une de ces fêtes dans lesquelles les dieux peints sont honorés par de grandes libérations de lucioles lancées dans la nuit des îles comme des graines...

Vertical, un écran confus passe devant nous, cachant tout, sans autre son que celui d'une guitare monocorde : voile de jonque. L'air est tiède - et si calme !..

Le paysage de points lumineux, soudain, cesse d'avancer vers nous. Halte. Les ancres plongent avec un fracas assourdissant de ferrailles remuées. Demain matin, à sept heures, la police viendra à bord. Défense de descendre à terre.

Le matin.

Des matelots du paquebot portent nos bagages dans la chaloupe de la Compagnie. Aucun coolie n'est venu proposer ses services. Nous filons au ras de la mer, à peine secoués par cette eau épaisse de lagune. Soudain, au moment où nous doublons un petit cap hérissé de cheminées et de signaux, le quartier des affaires se montre : de hauts édifices en profil le long du quai, une ligne de Hambourg ou de Londres écrasée par un cône de végétation intense et un ciel sur lequel l'air transparent tremble comme s'il sortait d'un four. La chaloupe accoste au débarcadère de la gare, d'où le chemin de fer, naguère, partait pour Canton.

Toujours pas de coolies. La Compagnie a prié les grands hôtels européens d'envoyer des hommes, dit-on... Personne. Les passagers hissent leurs malles à grands efforts, aidés par les matelots.

Voici la rue principale. Limite du roc et de la mer, la ville, édifiée sur l'une, accrochée à l'autre, est un croissant dans lequel cette rue, coupée perpendiculairement par toutes les rampes qui joignent le quai, le Pic, dessine en creux une grande palme. Toute l'activité de l'île, d'ordinaire, s'y concentre. Aujourd'hui, elle est déserte et silencieuse. De loin en loin, unis et méfiants, deux volontaires anglais vêtus en boys-scouts se rendent au marché pour y distribuer les légumes ou la viande. Des socques sonnent dans l'éloignement. Aucune femme blanche. Pas d'automobiles.

Voici des magasins chinois : bijouteries, marchands de jades, commerces de luxe ; je rencontre moins de maisons anglaises ; et, la rue décrivant brusquement un coude, je cesse d'en voir. Ce coude est double et la rue semble fermée comme une cour. Partout, à tous les étages, des caractères : noirs, rouges, dorés, peints sur des tablettes verticales ou fixés au-dessus des portes, énormes ou minuscules, fixés à hauteur des yeux ou suspendus là-haut, sur le rectangle du ciel, ils m'entourent comme un vol d'insectes. Au fond de grands trous sombres limités par trois murs, les marchands aux longues blouses, assis sur un comptoir, regardent la rue. Dès que je parais, ils tournent leurs petits yeux vers des objets pendus au plafond depuis des millénaires : sèches tapées, calmars, poissons, saucisses noires, canards laqués couleur de jambons, ou vers les sacs de grains et les caisses d'œufs enrobés de terre noire posés sur le sol. Des rayons de soleil denses, minces, pleins d'une poussière fauve, tombent sur eux. Si, après les avoir dépassés, je me retourne, je rencontre leur regard qui me suit, pesant, haineux.