- Oh ! les bobards, c'est pas ça qui manque. Hong est à Canton, bien tranquille.

- Tu connais Borodine ?

- J'imagine Clemenceau comme ça, quand il avait quarante ou quarante-cinq ans. Beaucoup d'expérience. La seule chose qu'on puisse lui reprocher, c'est d'aimer un peu trop les Russes.

- Garine ?

- Ces temps derniers, il a fait une chose épatante : il a transformé les grévistes de Canton (qui vivent des allocations que Borodine et lui sont parvenus à leur faire verser par le Gouvernement) en agents actifs de propagande. Une armée !.. Mais il commence à avoir une gueule de cadavre, Garine ! Paludisme, dysenterie, est-ce que je sais ?

« Encore de la menthe, hein ? On n'est pas mal dans un fauteuil, à cette heure-ci... Ah ! tiens, prends les papelards ; comme ça, tu seras sûr de ne pas les oublier. Une bonne idée qu'ils ont eue, les Anglais, de faire assurer le service Hongkong-Canton par un équipage de la flotte de guerre ! Klein va s'amener tout à l'heure : vous partez ensemble. Il ne devait partir que dans quelques jours, mais il est repéré, et il faut qu'il file en vitesse, si j'en crois les tuyaux de la Sûreté. Moi-même, je n'en ai sans doute plus pour longtemps...

- Tu es certain que je ne serai pas fouillé ce soir au départ ?

- Pas de raison : tu es en transit, et ils savent que tes papiers sont en règle. Ils savent aussi que fouiller et rien, c'est la même chose. Prends toujours tes précautions, bien entendu... Pour avoir des résultats, il faudrait qu'ils te coffrent, et de ce côté-là, pas encore de danger. Expulsion, au plus.

- C'est curieux...

- Non, c'est simple, ils préfèrent l' Intelligence Service et, au besoin, les interventions en douce. Et ils ont raison. Enfin leur situation est très spéciale : légalement, ils ne sont pas en guerre avec Canton. Ils pourraient essayer maintenant de trouver quelque chose, mais ils ne tiennent pas tellement à vous conserver, Klein et toi : ils vous trouvent plutôt moches...