« Dis donc, tu ne le connais pas, Klein ? Non, puisque tu arrives... »
Le ton dont cette phrase est dite est tel que je demande :
- Qu'est-ce que tu lui reproches ?
- Il est un peu drôle... Mais, comme professionnel, il est vraiment bon. Je viens de le voir travailler, eh ben, tu peux me croire : il sait ce que c'est que des déclenchements successifs de grèves !
« À propos de boulot, je voulais te dire tout à l'heure, que l'un des moments où Garine s'est montré réellement à la hauteur, c'est quand il a organisé l'école des Cadets. Là, il n'y a pas à rigoler. J'admire. Faire un soldat avec un Chinois, ça n'a jamais été facile. Avec un Chinois riche, encore moins. Il est arrivé à recruter un millier d'hommes, de quoi former les cadres d'une petite armée. Dans un an, ils seront dix fois plus, et alors, je ne vois pas bien quelle armée chinoise on pourra leur opposer... Celle de Tchang-Tso-Lin, peut-être... Pas très sûr. Quant aux Anglais, s'ils veulent jouer au corps expéditionnaire (à supposer que les camarades de là-bas soient assez moules pour les laisser partir), on pourra s'amuser... Les réunir, les cadets, ce n'était rien : il leur a donné des titres, des insignes, il les a fait respecter... Enfin ça pouvait se faire. Mais il leur a fait connaître l'existence du vice peu connu en Chine qui s'appelle courage. Je m'incline : moi, je n'y serais certainement pas arrivé. Je sais bien qu'il a été beaucoup aidé par Gallen et surtout par le commandant de l'école, Chang-Kaï-Shek. C'est lui, Chang, qui a recruté avec Garine les premiers cadres sérieux. Il a fait ça, tiens ! comme les Anglais ont fait cette ville-ci : homme à homme, courage à courage, en sollicitant, en exigeant, en faisant agir. Et ça ne devait pas être rigolo... Aller trouver des magots à l'ongle du petit doigt long comme ça, pour arriver à leur extirper leurs mômes... Je vois ça d'ici !.. Ce qui l'a aidé, ç'a été l'envoi, à Whampoa, d'un fils de l'ancien vice-roi. Puis, sa propre famille, je crois... Enfin c'est très bien. Et mettre dans la tête des gens que les cadets ne sont pas des soldats, mais les serviteurs de la Révolution, c'est aussi très bien. Le 25, on a vu les résultats à Shameen.
- Pas si brillants...
- Parce qu'ils n'ont pas pris Shameen ? Penses-tu qu'ils voulaient la prendre !
- Tu as des renseignements sérieux là-dessus ?
- Tu en auras là-bas. Je crois que cela visait surtout Tcheng-Daï. Celui-là, il doit être de plus en plus nécessaire de le mettre en face d'un fait accompli. Enfin, c'est à voir. Ce qui est tout vu, c'est que lorsque les mitrailleuses ont commencé à tirer sur les nôtres, la foule a foutu le camp, comme d'habitude, mais une cinquantaine de types se sont jetés dessus : des cadets. On les a retrouvés à trente mètres des mitrailleuses - par terre, comme de juste. J'ai une vague idée que quelque chose a changé en Chine ce jour-là.
- Pourquoi l'attaque de Shameen aurait-elle été dirigée contre Tcheng-Daï ?