- Je suis trop nerveux, cette nuit... Tellement esquinté !
« Le souvenir de ces choses-là reste. Au fond de la misère, il y a un homme, souvent... Il faudrait garder cet homme-là après que la misère est vaincue... C'est difficile...
« La Révolution, pour eux, tout le monde, qu'est-ce que c'est ? La Stimmung de la Révolution - tellement important ! - qu'est-ce que c'est ? Je vais te dire : on ne sait pas. Mais c'est d'abord parce qu'il y a trop de la misère, pas seulement manque d'argent, mais... toujours, qu'il y a ces gens riches qui vivent et les autres qui ne vivent pas... »
Sa voix s'est affermie : des deux coudes il est solidement appuyé au bastingage encore chaud, et il accompagne la fin de sa phrase d'un mouvement en avant de ses larges épaules, comme d'autres frapperaient du poing :
« Ici, c'est changé ! Quand les volontaires marchands ont voulu ramener l'état ancien, leur quartier a brûlé trois jours. Des femmes aux petits pieds couraient comme des pingouins. »
Il s'arrête un instant, le regard perdu. Puis il dit :
« Et tout ça, c'est toujours aussi bête... Les morts, ceux de Munich, ceux d'Odessa... Beaucoup d'autres... Toujours aussi bête... »
Il prononce : bbête, avec dégoût.
« Ils sont là comme des lapins, ou comme dans les images. Ce n'est pas tragique, non... C'est bbête... Surtout quand ils ont des moustaches. Il faut se dire que ce sont de vrais hommes tués... On ne croirait pas... »
De nouveau, il se tait, tout le corps portant sur le bastingage, écroulé. Les moustiques et les insectes, autour des lumières voilées du pont, sont de plus en plus nombreux. On devine, sans les voir, les berges et la rivière d'ombre où ne scintillent que les reflets de nos ampoules électriques, collés au bateau. Çà et là, maintenant, de hautes formes tachent confusément le ciel nocturne : des filets dressés de pêcheurs, peut-être...