- Klein ?

- Was ? Quoi ?

- Pourquoi ne te couches-tu pas ?

- Trop fatigué. Fait trop chaud en bas...

Je vais chercher une chaise longue et la dresse à côté de lui. Il s'y étend lentement, sans un mot, incline la tête sur son épaule et devient immobile, pris par le sommeil ou l'abrutissement. Sauf l'officier de quart, les sentinelles hindoues et moi, tous sont couchés ; les Chinois, de l'autre côté de la grille, sur leurs malles, les blancs sur des chaises longues ou dans leurs cabines. On n'entend plus, lorsque descend le bruit des machines, que des dormeurs qui ronflent, et un vieux Chinois qui tousse, tousse, pris de quintes sans fin parce que les boys ont allumé partout les bâtonnets d'encens qui chassent les moustiques.

Je me réfugie dans ma cabine. Mais l'hébétude du mauvais sommeil m'y poursuit : migraine, lassitude, frissons... Je me débarbouille à grande eau (non sans peine : les robinets sont minuscules), je mets le ventilateur en marche, j'ouvre le hublot.

Assis sur ma couchette, désœuvré, je sors de mes poches, un à un, les papiers qui s'y trouvent. Des réclames de pharmacies tropicales, de vieilles lettres, du papier blanc orné du petit drapeau tricolore des Messageries Maritimes... Tout cela, déchiqueté avec un soin d'ivrogne, est envoyé par le hublot dans la rivière. Dans une autre poche, d'anciennes lettres de celui qu'ils appellent Garine. Je n'ai pas voulu les laisser dans ma valise, par prudence... Et ceci ? C'est la nomenclature des papiers qui m'ont été confiés par Meunier. Voyons. Il y a bien des choses... Mais en voici deux que Meunier a mises à part dans la nomenclature même : la première est la copie d'une note de l'Intelligence Service relative à Tcheng-Daï, avec des annotations de nos agents. La seconde est celle de l'une des fiches de la Sûreté de Hongkong qui concerne Garine.

Après avoir fermé la porte à clef et poussé le verrou, je prends dans la poche de ma chemise la grosse enveloppe que Meunier m'a remise. La pièce que je cherche est la dernière.

Elle est longue, et chiffrée. En haut de la première page : transmis d'urgence. Le chiffre est joint, d'ailleurs.

La curiosité et même une certaine inquiétude me poussant, je commence à traduire. Qu'est, aujourd'hui, cet homme dont j'ai été l'ami pendant des années ? Je ne l'ai pas vu depuis cinq ans. Au cours de ce voyage, il n'est pas un jour qui ne l'ait imposé à mon souvenir, soit qu'on me parlât de lui, soit que son action fût sensible dans les radios que nous recevions... Je l'imagine, tel que je l'ai vu à Marseille lors de notre dernière entrevue, mais avec un visage formé par l'union de ses visages successifs ; de grands yeux gris, durs, presque sans cils, un nez mince et légèrement courbe (sa mère était juive) et surtout, creusées dans les joues, ces deux rides fines et nettes qui font tomber les extrémités des lèvres minces, comme dans nombre de bustes romains. Ce ne sont pas ces traits, à la fois aigus et marqués, qui animent ce visage, mais la bouche aux lèvres sans mollesse, aux lèvres tendues liées aux mouvements de la mâchoire un peu forte ; la bouche énergique, nerveuse...